Mois : mars 2020 (Page 1 of 3)

Rap

Sur l’ENT aujourd’hui, un message de la prof d’anglais et aussi prof principale de mon fils de 13 ans :

« Bravo, tu as réussi à te connecter et à rendre ton évaluation. Ta note est de 4.5/20 mais le principal est que tu sois en lien avec nous, je t’encourage à continuer ! »

Je lis le message devant tout le monde, éclat de rire général.

Même lui se marre.

Au moment où j’écris, de la musique tourne en boucle dans la chambre des garçons.

Des prods.

Depuis hier soir, et visiblement une bonne partie de la nuit, ils écrivent des paroles de rap.

Ce midi, premières démos. Sympas.

La maison se transforme en véritable studio, ça écrit, ça chante, ça bosse.

Énorme !

Ma fille de presque 17 ans les encourage, leur donne des conseils.

Le lien entre les 3 ados se renforce, c’est chouette de voir ça.

Bon, sinon, bonne journée du côté de l’éducation nationale familiale.

Les différents accents de la lettre « e » ce matin, des calculs, des problèmes et des nombres.

Et le nombre ennemi… « 75 ». Impossible à prononcer.

C’est « 65 », à chaque fois.

Pourquoi ?

—              C’est mon ennemi ! Je le déteste !

Pourquoi « 75 » ?

Pourquoi « onze, douze, treize ? »

Pourquoi « soixante-dix, soixante ET onze, soixante (pas de ET) douze »

J’imagine tous les parents de France à la maison se poser la même question.

Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ?

On verra ça après le confinement.

Ça aussi, faut que ça change.

Pareil pour « puits ».  Un puits. D’où il sort ce « s ». Et ce « t ». Parce qu’on peut puiter ? Et non. On dit puiser !

Allez Macron, stop le bizness al usual !

Stop l’orthographe as usual !

On change tout.

Bon, où j’en étais ?

Mon fils descend du studio.

—              Pfff, c’est dur !

—              Ça avance ?

—              Oui, mais c’est dur de lancer le flow !

—              En tout cas, c’est génial ce que vous faites ! Courage !

—              J’arrête pour aujourd’hui.

Le rap au fond du puits ?

Qu’est-ce que je vous raconte ?

31 mars 2020

Est-ce que je vous raconte la guerre des masques à l’hôpital ?

Est-ce que je vous raconte que le stock de masques dans les services est sous clefs et géré par la cadre sup de chaque service ?

Est-ce que je vous raconte qu’il faut annoncer chaque jour avant 16 heures le nombre de masques à débloquer pour le lendemain ? (sic !?!)

Est-ce que je vous raconte les discussions sans fin afin de savoir quel service fournit les masques aux consultants ? J’ai un enfant à voir en pédiatrie, la cadre sup ne veut pas me donner de masque, c’est à la pédiatrie de le fournir. En pédiatrie, on ne vous donne pas de masque parce que vous avez à venir avec le vôtre.

Est-ce que je vous raconte qu’on déplace les personnels des services les moins tendus vers les plus tendus et tant pis si cela généré stress et problème à n’en plus finir, c’est bien normal que le personnel, après avoir été essoré de toute part soit interchangeable, à part bien entendu les plus faignants, c’est bien connu.

Est-ce que je vous raconte que mon épouse culpabilise de prendre sa semaine de vacances la semaine prochaine (première semaine des vacances de Pâques) en pleine crise sanitaire ? Ce n’est pas le moment, comment ils vont faire s’il y a quelqu’un de malade, ça va être trop difficile de revenir…

Est-ce que je vous raconte que se sont les premiers signes du Burn out ?

Est-ce que je vous raconte que les hôpitaux sont au bord de la rupture de stock de produits pour endormir les patients qui nécessitent une assistance ventilatoire ? Parce que là, c’est le drame…

Après la guerre…

30 mars

Après la guerre, le calme.

Le calme…

Ce matin, on ouvre les yeux à 8h, on a oublié de décaler le réveil !

Mon épouse est hyper à la bourre.

Elle part pour 24 h à l’hôpital, de garde cette nuit aux urgences.

Demain matin, j’aurais des nouvelles fraîches de l’état d’esprit là-bas.

Mon épouse courageusement partie, je me laisse un peu de temps pour mes activités.

Je travaille un peu à mon roman NOIR

(NOIR, chapitre par chapitre http://noir.vasyraconte.fr/)

Puis je réveille ma fille de CP :

—              Coucou, l’école va bientôt commencer ! Tu viens avec moi ?

Ma fille se jette dans mes bras.

—              Bonjour Papa !

Le petit déjeuner est prêt, jus d’orange, céréales, mille Bornes.

Et en avant pour Lumni, l’école à la maison de France 4.

Et là, première surprise, ce n’est plus Christine qui présente le français, mais Sophie.

Avec les différentes manières d’écrire le son « o ».

Domino, lasso.

Crapaud, jaune.

Cadeaux, gâteaux.

« L’astronaute plante son drapeau sur la Lune »

« Elle n’écrit pas bien les « o » et les « a », elle oublie le petit trait devant.

Pour les mathématiques, pareil, changement de maîtresse.

Calcul mental : 32+44.

Direct.

Elle explique, ma fille ne comprend rien.

—              Si tu ne sais pas comment faire, ce n’est pas grave, c’est ce qu’on va apprendre ce matin.

Elle additionne les dizaines, puis les unités, donc 7 dizaines et 6 unités, 76.

Là, on a perdu ma fille.

Et bien, 2è surprise, je la laisse 2 minutes pour aller boire un verre devant la 3è opération et quand je reviens, elle a réussi. Et en redemande. 37+28=65. Elle veut continuer. Je suis même obligé d’interrompre le programme pour qu’on fasse encore des calculs. Ma fille se découvre une passion pour les maths. Elle va tout casser en calcul, faire une prépa et devenir astronaute, c’est certain. Je la vois déjà avec jouer au lasso avec son drapeau jaune sur la planète des dominos.

Bon.

Belle découverte.

On s’est éclaté.

Et mine de rien, il est midi.

Midi !

Et mes ados ?

Tranquille, ils dorment.

Allez, réveil !

Oh, doucement, qu’est-ce qu’on mange ?

Et, 3è surprise, à la fin du repas. Je demande à mon fils de 13 ans de rester pour que je lui montre les devoirs à faire.

—              OK.

OK ?

Waouh, génial.

Je lui ouvre l’ENT. De l’espagnol. Mon fils grimace, mais ne fait aucun commentaire. J’imprime les exercices et les leçons – 7 pages en tout, ce n’est pas rien – et les lui tends.

—              Tu veux qu’on fasse ça ensemble ?

—              Non, t’inquiètes.

Et il monte dans sa chambre. Pour en redescendre une heure après avec les devoirs faits !

Chapeau fiston.

—              Bravo, mon grand, c’est chouette.

Un peu plus tard, on se retrouve tous pour goûter. Ils me montrent des vidéos marrantes.

—              Une question, à combien vous estimez votre temps passé à regarder des vidéos ?

—              Au moins dix heures, avoue mon fils de 13 ans.

—              Dix heures ?

—              Déjà de 23h à 5 heures du matin, plus la journée.

—              5h du mat ?

—              Ben oui, j’arrive pas à dormir.

Ouille.

—              Demain, je vous réveille à 8h !

—              Tu peux toujours essayer, t’y arriveras pas !

La guerre…

Des cris proviennent de la chambre des garçons:
– Nooooonnnn!
– Sale batard!
– Prends ca gros fils de pute!
– Le con de ces morts!
– Vas te faire défoncer, sale chien!
– Ta gueule
L’école a la maison?
Non, Fornite.
Le seul moment où les garçons sont reliés à toute leur bande de copain.

Cours de vocabulaire.
Traduisez les différentes expressions ci-dessus en langage courant.
Corrigé:
– Cool, tu viens de réussir un très beau coup!
– Bien joué, je n’y aurais pas pensé!
– Tiens, je te montre ce que je me suis entraîné à faire pendant des jours, pas mal, non?
– Ah ouais, tu m’apprends?
– Respecte-moi.
– Moi je suis un mauvais joueur? J’espère que tu plaisantes?

A quel champ lexical appartiennent ces expressions?
Ado, enfants qui s’amusent, jeunes fous, liberté d’expression, fils de pute.

Encore un fossé générationnel?
Encore la faute des mauvais parents que nous sommes?

Dans le feu de l’action.
J’installe les ordinateurs.
Regarde les devoirs en retard.
Pour mon fils de 15 ans, ça va, il a repérée ce qu’il a rattraper. Une grosse évaluation d’anglais, du SVT et de la géo. Ok.
– Ca va être long, mais je le fais.
Ok
Cool.
Mon fils de 13 ans maintenant.
– Moi, je ferai rien.
– Allez!
– Non.
Et c’est reparti…
Je lui prends sa PS4.
– Je m’en fous.
Je lui prends son téléphone.
Et là, déchaînement de folie d’insultes de colère.
Il tape partout.
On va se retrouver avec les services sociaux à la maison…
– Ca te sert à quoi de me prendre mon téléphone?
– A te faire travailler.
– Je ne travaillerai pas.
– Alors tu n’auras pas ton téléphone.
– Pourquoi?
– Je veux que tu travailles.
– Non. Rends-moi mon téléphone.
– Non.
– Pourquoi?
– Je veux que tu travailles.
– Non.
En boucle pendant de nombreuses interminables minutes…

On a le choix… soit nous décidons de lui rendre son téléphone en lui ordonnant d’aller travailler, et il ira s’enfermer dans sa chambre et s’y mettra ou pas…
Soit on ne cède pas.
Et c’est la guerre totale, il va casser des trucs, fuguer ou sauter par la fenêtre…

Je lui rends son téléphone.
Et on verra…
J’appelle ça appaiser la situation.
D’autres diront que je cède, que je ne suis pas assez persévérant, qu’il gagne, que je ne suis pas assez cadrant, que nous n’avons aucune autorité, que nous sommes nuls.
J’ai dit aucun commentaire.
😉

Bon, à part ça, vraiment drôle d’ambiance ce changement d’heure un dimanche en plein confinement. L’impression de décalage est exacerbée. On perd tous nos repaires. On est tous plus ou moins en vrac. Tous? Pas vraiment. Ma fille de presque 17 ans, qui vient de se lever, il est 15h, est en pleine forme!

 »J’y arriverai pas … »
L’école à distance exacerbe les inégalités sociales et scolaires…
nous lit notre fille de presque 17 ans.

17h30.
– Ca y’est, j’ai fini.
Mon fils de 13 ans.
Ils balance ses devoirs sur la table.
– Ok, cool. Tu les envoies?
– Ah non, faites-le vous vous-même.

Pourvu que ca ne dure pas trop longtemps…

Quel genre de parents sommes-nous?

29 mars 2020

Hier matin, samedi.

Appel de la Prof principale de mon fils de 13 ans.

C’est mon épouse qui prend la communication. Elle est à l’hôpital. Elle n’a pas beaucoup de temps. Elle travaille ce samedi matin.

La prof fait le tour des élèves qui n’ont pas encore donné signe de vie sur l’ENT pour s’assurer que tout va bien.

—   Votre fils n’a pas rendu son évaluation d’anglais ni de mathématique.

—   Ah mince.

—   Qu’est-ce qui se passe ?

—   Ben, il n’y a pas de miracle.

Silence.

—   C’est mon mari qui gère notre fils et il a démissionné.

—   Ah.

—   Vous savez comme est notre fils…

En rentrant à midi, mon épouse, pas contente, explique :

—   Je n’ai pas envie de recevoir des appels quand je travaille parce que tu ne fais rien de la journée !

—   De quoi elle se mêle, cette prof !

—   Elle se préoccupe de toi, c’est très professionnel de sa part.

—   Je ne lui ai rien demandé.

À ce moment, il vaut mieux couper la discussion. Sinon, on va se battre.

Pas possible de parler d’étude, de devoirs.

Voie barrée.

Pourtant, je ne peux pas m’empêcher :

—   Tu rattraperas tes évals ce week-end.

—   Non.

—   Pourquoi ?

—   Je m’en bats les couilles de leurs évals.

—   Ce ne sont pas leurs évals, mais les tiennes. C’est ton avenir, pas le leur.

Là, il y a comme un barrage. L’avenir. C’est comme s’il n’était pas concerné.

Comment on peut faire ?

En fait, c’est simple.

Soit on privilégie la bonne ambiance à la maison, et on ne parle ni de devoirs ni d’avenir. Alors tout va bien, notre fils est agréable et la relation est possible. Soit on aborde les devoirs ou l’avenir et il se ferme. Et il n’y a plus rien de possible.

Quels types de parents sommes-nous ? Ceux qui privilégient la bonne ambiance à la maison ? Ou ceux qui posent les limites, imposent le travail, exigent la discipline et le sérieux ? Et donc pourrissent les relations, nourrissent la colère, le conflit, la violence.

Je ne sais plus.

Et marre des conseils et remarques compatissantes de notre entourage, même proche.

Les pauvres, ils ne sont pas assez sévères.

Aucune autorité.

Je ne vous permets aucune observation.

Qu’est-ce qu’on fait ?

Le confinement renforce la situation de crise.

J’ai envie – comme tout le monde – que notre confinement soit un moment familial au moins sympathique et vivable. Je n’ai pas envie d’une situation de violence et d’engueulade perpétuelle. Mon fils n’a pas d’échappatoire avec ses copains. Je l’empêche rigoureusement de sortir. Je ne peux pas me battre sur tous les fronts.

Alors j’en parle avec ma fille de presque 17 ans :

—   Qu’est-ce que tu penses de ton frère ?

—   C’est-à-dire ?

—   Il s’en fiche réellement de son avenir ?

—   Je pense qu’il ne réalise pas. C’est trop loin pour lui.

—   Il ne se sent pas concerné ?

—   Non.

—   Mais comment c’est possible ?

Comment c’est possible de ne pas avoir même une idée de l’avenir ?

Ça l’effraie ?

Pour mon fils de 15 ans, les choses ont l’air assez simples.

—   Je vais devenir coiffeur.

—   Ok.

Ma femme s’écrie :

—   Tu vas pouvoir aller faire un stage chez Audrey !

Audrey est notre coiffeuse.

Levée de boucliers immédiate.

—   Ah ça y’est, dès qu’on dit quelque chose, tu proposes un stage !

—   Mais c’est chouette de faire un stage, tu peux voir vraiment ce que c’est !

—   Maman, c’est plus comme ça qu’on fait, nous.

Ah bon, et comment vous faites alors, vous ?

—   Nous on regarde des vidéos sur YouTube et on se lance !

Waouh.

Même si mes enfants me relèguent au rang de vieux con, là, j’ai des doutes.

—   Papa, tu veux que je te fasse un dégradé ?

—   Euh…

—   Tu ne me fais pas confiance ?

—   Il ne s’agit pas de confiance. Disons que j’ai un peu l’impression de servir de cobaye.

—   Je maîtrise, je t’assure !

Et il part dans une série d’explications avec des hauteurs de tondeuses, des gestes et tout ça.

—   Alors ?

—   Ben bof.

—   Donc, tu ne me fais pas confiance.

—   Je pense que ce n’est pas tout à fait comme ça que je procéderais.

—   Tu veux que je te re-explique ?

Je garde le meilleur pour la fin.

Nous terminons de dîner, je propose que nous regardions deux épisodes de ‘Validés’, une série sympa sur le milieu du rap français qu’on a commencé et qu’on regarde ensemble un peu tous les soirs.

Réponse de mon fils de 15 ans :

—   Oh non, trop la flemme d’aller me mettre sur le canapé.

Tu en veux de la génération qui va sauver le monde du capitalisme sauvage ?

Tu en veux du jeune qui va révolutionner la transition énergétique ?

Je sais, on est tous passé par là (quoique je n’en suis pas si certain)

Ah, je sais, c’est de la faute des parents.

28 mars

Chère Christine, chère Laure,

Chère Christine,

Grâce à vous, tous les matins, ma fille de CP à lu, écrit et manipulé les sons in, oi, oin et ui.

Et même si elle les mélange et les confond encore pas mal, elle vous retrouve et apprend avec envie et plaisir.

Voici notre rituel.

Je la réveille à 8h30. En théorie du moins, car l’horaire a glissé petit à petit vers 9 h en fin de semaine. Mais promis, dès lundi, je reprends le rythme de 8h30.

Nous petit-déjeunons en jouant au Mille Bornes et nous commençons.

Comme ça va un peu vite, j’enregistre l’émission, fais des pauses et lui laisse le temps de lire, réfléchir, écrire.

Et nous avançons tranquillement, installés sur le canapé, pour un moment de complicité sympa rien que tous les deux.

Je découvre alors que ma fille est :

-un peu flemmarde (elle va fouiller dans les pages précédentes pour regarder les mots déjà écrits plutôt que de chercher dans sa tête et de trouver elle-même)

-qu’elle n’est pas très persévérante (elle se décourage vite), mais que la motivation que je peux lui apporter la pousse à poursuivre,

-qu’elle a du mal à tenir la longueur (français et maths, ça allait en début de semaine, mais dur dur en fin de semaine !)

Mais qu’elle s’accroche et qu’elle se lève avec entrain pour découvrir le son du jour !

Merci pour votre gentillesse.

Ma fille a adhéré immédiatement à votre cours.

De mon côté, je me suis pris au jeu aussi et je m’applique à faire des lignes d’écriture – ce qui me fait le plus grand bien !

La fin de la semaine a été difficile et la motivation s’est étiolée.

Alors désolé, chère Laure, mais nous n’avons pas assisté à votre dernière leçon de mathématique. Mais ne vous inquiétez pas, elle est enregistrée et  nous essayerons de la rattraper ce week-end!

En tout cas, je tenais vous remercier pour l’enthousiasme que vous apportez à l’apprentissage des nombres, du calcul et des problèmes.

C’est avec une grande joie que ma fille manipule les LEGO (moi j’ai droit de le dire !), les boites d’œufs, les sacs de 10 bonbons, et avec fierté qu’elle annonce « 50 » et « 75 » au Mille Bornes au moment de déposer les cartes des kilomètres !

Merci à toutes les deux !

Et à la semaine prochaine !

Après, plus tard, pas maintenant, la flemme, pas envie, trop crevé, …

11h30, j’appelle mon fils de 13 ans pour qu’il descende faire son travail en Arts plastiques. Thème, « se mettre au vert », 5 pages de consignes avec des dessins, des modèles, des notions, Guiseppe Penone qui explique sa sensibilité particulière aux effets réciproques entre hommes et nature. Ça me donne trop envie, j’ai plein d’idées.

—   Non, je ne peux pas descendre.

—   Pourquoi ?

—   Parce que je ne peux pas.

—   Quand, alors ?

—   Après.

Après, plus tard, pas maintenant, la flemme, pas envie, trop crevé, …

La prof a fourni des œuvres de Penone, des photos de Yann Arthus Bertrand et des reproductions de Douanier Rousseau. Je trouve ça chouette. Je m’aperçois que c’est trop cool d’être élève, d’apprendre, d’approfondir, de créer. J’adore l’histoire et j’ai envie de m’y plonger, j’adore la géopolitique, je vois avec admiration ma fille apprendre les sons et les nombres, et je regarde avec dépit mon fils de 13 ans mépriser les notions d’identité légale et personnelle en EMC — il ne comprend ni l’intérêt ni le sens d’apprendre ça, moi je trouve ça extra —, détester les volcans en SVT — ça l’emmerde profondément, moi je regarde avec intérêt les vidéos sur les volcans effusifs et explosifs, les schémas, l’apparition des îles plates ou iles pointues, la tectonique des plaques, les évolutions de notre terre. Lui, il s’en cogne…

Je ne comprends pas.

J’ai été certainement comme ça.

C’est maintenant qu’il faudrait que j’aille à l’école, c’est maintenant que je suis ouvert et que j’ai envie d’apprendre, de lire, de découvrir, d’aller plus loin, de creuser.

Ils ont toute la journée pour travailler, se cultiver, approfondir, reprendre, lire, écouter, regarder…

Après, plus tard, pas maintenant, la flemme, pas envie, trop crevé, …Ils ont envie d’école buissonnière, de liberté, d’aller voir leurs copains, de se marrer, de faire des conneries.

Qu’on les laisse tranquille.

Mais ce n’est pas possible, les enfants, pas possible !

—   C’est bien toi, ça. Toujours trop rigide, rabat-joie, pas marrant.

Qu’est-ce qu’ils font alors ?

Ils communiquent avec leurs copains.

Ils se gavent de vidéos débiles.

Ils jouent beaucoup.

Hier, ils sont allés tous les trois faire du vélo.

Et moi, qu’est-ce que je fais ?

Je régresse, fais des lignes d’écriture avec ma fille de CP, joue aux Mille Bornes, lis des histoires de ‘Mes premiers j’aime Lire’, joue aux Playmobil, cherches les 7 différences, trouve des rébus, raconte des blagues, regarde le vent qui agite les jeunes feuilles de notre tilleul…

Ça va être long, au secours !

28 avril… mon Dieu que ça va être long…

Moi, j’ai plein de choses à faire, un storyboard à finir de dessiner, plusieurs scénario à travailler, un blog à animer, un site internet à mettre en place, 3 romans à relire et corriger, des histoires à écrire,  2 séries à poursuivre, des tas de bouquins commencés. De ce côté, de toutes manières, je n’aurais jamais fini.

Mais les enfants?

Qu’est-ce que je vais faire d’eux?

Comment je vais arriver à les motiver? A éviter la transformation inéluctable en consommateur exclusif de contenus réducteurs et peu évolués ( pour pas dire totalement débiles ) pour qui il faudra installer la 10G afin qu’ils ne développent pas un syndrome de manque.

Je me sens un peu découragé aujourd’hui.

Pas très confiant.

Las.

Bon, on va manger, ça ira mieux.

Très dur aujourd’hui. Ça ne s’arrange pas.

Il parait que c’est le 10e jour le plus difficile.

Je ne veux pas abandonner mes enfants mais s’ils ne mettent pas du leur, je demissionne.

Je m’enferme dans une pièce et je n’en sors plus.

Je sais que ce n’est rien par rapport aux soignants qui luttent au quotidien sans masque, rien par rapport a tous ceux qui sont enfermés dans 30 m2 en ville, rien par rapport a tous ceux qui survivent en réa mais aujourd’hui, c’est trop dur.

Plus une panne de courant, dans l’après-midi.

– Mais Papa, qu’est-ce qui se passe?

– Une panne de courant.

– Mais je n’ai plus de batterie!

– Ça va durer combien de temps, Papa?

Ma fille de presque 17 ans:

– Mais tu ne fais rien?

– Qu’est-ce que tu veux que je fasse?

– Mais c’est ton rôle de faire quelque chose!

Il faut que je dépanne le reseau maintenant….

Ce soir à table:

– Vous arrivez a envoyer vos devoirs sur ENT?

– Impossible. Tiens écoute les messages de la classe : -vous avez réussi à envoyer la chimie. – Non. – Ca marche pas – Y avait de la chimie?

La question du jour?

Comment faire pour mobiliser mon fils de 13 ans qui s’en balec?

Putain, comment faire?

Il ne fait rien tout seul.

Pire, il s’en tape.

Comment faire?

Je l’abandonne?

Je fais à sa place?

Je l’assiste.

Je le punis?

Je l’enferme?

A l’aide.

Ce soir, je suis épuisé.

Qu’est ce que je vous raconte?

Est ce que je vous raconte que les 2 maîtresses qui font le CP sur France 4 sont des femmes, Christine qui fait le français et Laure qui fait les maths et que l’après midi, ce sont 2 hommes qui font les maths ( pourquoi 2? ) et un homme qui fait le français des 6e et une femme qui fait le français des 5e?

Est-ce que je vous raconte que je viens de comprendre pourquoi il y a 14 feux verts au mille bornes alors qu’il n’y a que 5 feux rouges?

Est-ce que je vous raconte que le nombre de patients covid+ hospitalisés hier à l’hôpital de Béziers a doublé? 25 en services et 7 en réanimation contre 14 et 2 la veille?

Est-ce que je vous raconte la pression que ca donne d’un coup, en s’en apercevant hier soir avant de dormir?

Est-ce que je vous raconte qu’hier soir nous avons décidé, mon épouse, notre fils de 15 ans et moi, devant son manque évident de motivation, sa flemme et sa tendance grandissante à ne faire que ce que je lui pose devant le nez, et en plus, de le bâcler en 2 spee, de le laisser en totale autonomie, face à ses responsabilités et face à son avenir… à Dieu va!

Et l’école à la maison ?

Mardi, deuxième jour de la deuxième semaine.

8h30, réveil de ma fille de 7 ans.

Pas trop difficile.

L’idée de retrouver Christine et Laure, ses nouvelles maîtresses de France4 la réjouit. Petit dej avec des céréales et du lait et hop, en place, cahier ouvert, crayon à la main.

Lecture, le son « oi ». Lecture d’un petit texte, mieux qu’hier. Elle s’habitue.

Puis écriture : « Le toit de la cabane est froid ».

Ouille, dur, dur, cafouillage au mot ‘cabane’, perte de contrôle.

—           Ça va trop vite !

Elle reprend pied avec Laure dans la partie calcul. Des dizaines représentées par des boites de 10 œufs, des œufs tous seuls, des calculs, ouille, ouille, ouille. Ça se termine par un calcul pour demain : 48 œufs + 17 œufs.

Pour un deuxième jour, ça pique !

La seule chose que retient ma fille, c’est :

—           Des devoirs pour demain ? Mais c’est pas possible ! Demain c’est mercredi !

Séance intense.

Récupération par 2 parties de Mille Bornes.

Après, tout se complique dramatiquement.

Je laisse les garçons tranquilles parce que se profilent, le programme des 5è sur France 4 à 14h puis la classe à la maison des 3è sur le CNED : un cours de français.

Prudemment, j’enregistre le programme France4. Je connais l’élève.

Mais malgré que ce soit moi – en partie – qui l’ait fait, malgré que ce soit MON fils, que je l’aime, que je le pratique depuis des années, il n’y a rien à faire.

Décrochage au bout de 30 secondes. Je commente, j’essaie de la motiver.

—           C’est barré.

Faut dire que la proposition subordonnée relative expliquée par une prof – certes gentille – mais qui lit ses feuilles à l’écran à un enfant qui ne rêve que de retrouver ses potes ou de finir sa course sur GT6, comment dire, vous m’avez compris ?

On se rattrape avec les maths ? Aie, aie, aie, pas vraiment. Les nombres relatifs positifs et négatifs. Expliqués avec des parcours de golf où des joueurs réussissent leur PAR, le dépassent où l’explosent, comment dire, bof bof.

Décrochage assuré.

Bon, retour au programme ENT.

De l’Anglais ‘some, many, how many, not enough’

Ben justement, pour lui c’est too much.

—           En fait, tu ne comprends rien en Anglais !

Je fais semblant de le découvrir, mais ce n’est pas tout à fait vrai, je le sais depuis longtemps.

Et ben pas de chance pour lui, mon épouse a dégoté des cahiers d’exercices en Anglais de 6è.

Je lui sors et lui pose devant les yeux.

—           Allez, une leçon par jour.

—           Tu déconnes…

—           Je t’interroge ce soir.

—           Tu ne peux pas me faire ça !

—           Et si !

—           Je préfère mourir.

—           Arrête de raconter n’importe quoi, allez zou !

Et pendant ce temps-là, comment ça va du côté de ma classe pour tous ?

C’est la foire totale.

—           On n’entend pas le prof !

On entend en revanche les élèves !

—           Eh monsieur ! Vous êtes là ?

—           Qu’est-ce qu’on doit faire ?

26 élèves connectés. Certains avec leur pseudo tout nickel, nom et prénom, les autres, forcément… coco le rigolo, annabelle la belle, et tous les anagrammes possibles du prof ! Que je ne peux vous reproduire par souci de confidentialité, mais quelle rigolade ! Quelle imagination ces 3è.

—           Ta gueule ! on n’entend rien.

—           Pas de gros mots !

—           Qui parle ?

—           Est-ce que quelqu’un peut m’expliquer ce qu’il faut faire ?

Derrière tout ça, un faible grésillement de prof, vraiment inaudible. Et des diapos qui passent, et la tension qui monte. Les élèves quittent la salle, reviennent avec des noms de plus en plus sauvages, mon fils se bidonne, snap explose de commentaires, ça bordelise un max.

Et puis un Kenny#4 apparait.

Il joue à Fortnite pendant le cours.

Tout le monde éclate de rire, c’est la poilade générale, les blagues fusent.

Jusqu’à ce que quelqu’un se demande qui est ce fameux Kenny#4.

Et que le prof finisse par jeter l’éponge

« je cesse définitivement les classes virtuelles au motif que certains éléments se comportent de manière déplacée et que d’autres éléments visiblement extérieurs à la classe viennent compromettre de manière intolérable la réussite de cette classe. »

Fin de partie.

Pas sûr qu’ils soient fiers d’eux.

—           Bon, il te reste des maths à faire.

—           Ok.

Et ma fille de presque 17 ans ?

Elle est sous les mers, 1,2 millions de km de câbles sous-marins ont été déployés entre les différents continents et permettent la diffusion des flux d’internet.

—           Tu sais qu’en 2018, en 60 secondes, on compte 1,5 million de titres écoutés, 65 000 photos instagram téléchargées, 243 000 photos Facebook, 400 heures de vidéo YouTube regardées, 3,8 millions de requêtes Google, 156 millions de mails envoyés et 18 000 matchs sur tinder !

C’est un peu too much, non ? Tout ça pour des photos de chats…

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