Chiche, un concours de Nouvelle! 

Organisé par Librinova et Lire Magazine littéraire. Entre 12 000 et 16 000 caractères , à rendre pour le 15 juillet. Contrainte : commencer le récit par : « Ce matin-là, très en retard, en m’engouffrant dans un taxi, j’ai découvert un portable oublié sur la banquette arrière.« 

Allez, je me lance, voici le premier des 3 chapitres.

Chapitre premier, rose paillette

Ce matin-là, très en retard, en m’engouffrant dans un taxi, j’ai découvert un portable oublié sur la banquette arrière. Un téléphone portable à la coque rose paillette.

Perdue dans mes pensées contradictoires, je n’y prêtai d’abord aucune attention. Le regard perdu, observant vaguement les façades des immeubles défiler par la fenêtre, les mains nouées, le ventre creux, je songeais aux paroles de ma mère : « Pauline, nous ne t’avons pas vu depuis Noël, ton père a réservé dans ce petit restaurant au milieu des marronniers que tu affectionnes tant, ça lui ferait tellement plaisir que tu sois avec nous ce midi. »

J’avais juste le temps de sauter dans un train gare de Lyon. Et bien que j’aie toujours détesté les taxis, préférant partir plus tôt et marcher loin du trafic et des embouteillages, me jouant du labyrinthe des petites rue avec délice, je m’étais retrouvé dans l’impossibilité de me lever à l’heure fixée ce matin. Indécise quant à ma tenue, ne trouvant pas les chaussures que je souhaitais – les avais-je laissées chez Thomas ? -, j’avais fini par enfiler un tailleur strict, un chemisier blanc et des chaussures à talon, certaine de plaire à mon père et évitant toute polémique avec ma mère sur ma manière de m’habiller.

Avais-je envie de sacrifier cette journée pour eux ? Étais-je en condition de supporter une heure de train et de les revoir ?

La banquette émit une mélodie joyeuse, reprise improbable d’une chanson à la mode que je n’affectionnais pas particulièrement.

Examinant l’itinéraire lent et poussif qu’avait choisi le chauffeur, surveillant l’heure avec agacement – combien j’avais raison de ne jamais me déplacer en taxi, on ne rattrape jamais le temps perdu avec ce type de transport -, je tentai d’estimer mes chances d’avoir encore le temps d’attraper le train. Petit à petit germait dans mon esprit la possibilité séduisante de le rater et, bien loin d’en éprouver de la colère, c’était du soulagement qui s’installait.

La chanson se fit entendre une seconde fois, attirant cette fois-ci mon regard.

Le téléphone rose paillette sonnait.

À aucun moment je n’avais imaginé que cette chose brillante pu avoir une quelconque influence sur le cours de ma journée. J’avais très vite évacué l’idée du désarroi de la personne qui l’avait laissé là, avec l’excuse peu reluisante d’être trop préoccupée pour avoir le temps de m’y pencher.

Mais soudain, ce petit boitier venait me rappeler le lien qui l’unissait à une personne inconnue et probablement décontenancée par sa perte.

Sans trop savoir pourquoi – curieuse ? gênée ? honteuse ? -, je me saisis du téléphone et l’examinai. L’écran était verrouillé par un code graphique et laissait apparaitre la photo de deux jeunes filles souriantes, une blonde et une brune, à genoux sur un lit, bras dessus-dessous. Un message indiquait huit appels manqués provenant d’une dénommée Perrine. Sur la face arrière du téléphone, soigneusement disposés sous la coque rose, la photo découpée d’un jeune garçon au regard lumineux et deux prénom écrit au feutre rouge : Charlotte avec un cœur à la place du ‘o’ et Lucas. Les deux prénoms se croisaient à l’emplacement de la lettre ‘a’, à la manière d’un mots croisés. Le tout réalisait un montage émouvant.

Je sursautai quand le téléphone sonna pour la troisième fois. Le visage de la fille brune et le prénom Perrine apparurent. Et sans réfléchir, je décrochai.

—   Je….

—   Putain Charlotte ! Qu’est-ce que tu fous ? Ça fait une heure que je t’appelle, pourquoi tu réponds pas ? On est en retard, le plan a changé. Rencard au Bagdad Café ! Magne-toi ! Si tu n’es pas là dans une demi-heure, je me tire. Tant pis pour toi !

Et Perrine raccrocha.

Stupéfaite, je contemplai l’écran redevenu noir du téléphone, groguie, comme si cette Perrine m’avait décoché un uppercut.

—   Vous connaissez un bar qui s’appelle le Bagdad Café ? criai-je aussitôt à l’attention du chauffeur de taxi.

—   Le Bagdad Café ? C’est dans le 19è. C’est pas sur la route.

—   Vous pouvez y être dans 30 minutes ?

Le chauffeur haussa les épaules.

—   Oui, c’est possible. Mais…

Il n’acheva pas sa phrase et me lança un regard à travers le rétroviseur intérieur.

Quoi ?

Je n’étais pas habillée pour le Bagdad Café, c’était ça le problème ?

Cette fille, cette Perrine, venait de me lancer une flèche inattendue d’énergie anxieuse et furieuse. Un boulet de canon. Une décharge comme je n’en avais plus ressentie depuis des années, endormie dans mes études de Droit, noyée dans mes procédures pénales, engluée dans la routine malgré mes 23 ans.

Et, percutée par cet éclair de 100 000 volts, j’ai eu envie de cette énergie. Une terrible envie.