Dimanche 19 avril

J-22 avant le 11 mai, seuls les jobards espèrent encore qu’ils vont pouvoir jobarder comme avant.

Tiens, et si on emboitait le pas aux jobards ?

Si on se mettait dans leur peau ?

Le jobard a 35 ans, est plutôt un homme, blanc, probablement dynamique, à qui on farcit la tête depuis 20 ans en rêve américain, spéculations, hyper-mobilité, vacances de luxe, belle maison, belle voiture, à travers un discours d’école de commerce où d’école de hautes administrations.

Bim, confinement, télétravail, chômage partiel.

Le jobard est frustré. Il est descendu en plein vol, comme le canard tranquille, fixé sur son objectif, abattu par un chasseur imbécile et inconscient.

Le jobard rumine. Il voit où sont arrivés ses ainés, confortablement installés sur leurs montagnes d’actions et de stock-options, confinés dans leurs magnifiques demeures de l’Ile de Ré ou leurs domaines de 200 hectares de Normandie.

Lui, il est dans son appart à Paris, obligé de se réinventer.

Pas certain qu’il ait été formé pour ça.

Pas certain que sa capacité d’adaptation soit son point fort. L’adaptation, c’est pour les pauvres, bien obligés de faire face à la situation qui se durcit justement pour que lui, jobard, puisse progresser. Lui, il fait partie des gens qui agissent, qui décident. Ce sont les gens qui s’adaptent à lui. Jamais l’inverse.

Jobard, lui, d’habitude, il ricane, il méprise, il dénigre. Il est programmé comme ça.

Mais là, dans son appart, aux portes du succès, soudain relégué au rang d’aspirant puissant, le jobard flippe. Et si ? Non, il n’y pense pas. Rien ne doit changer. Tout doit reprendre.

Alors, dans son coin, furibard, le jobard prépare l’Après. Comment être certain que rien ne change ? Comment être certain de croquer lui aussi dans le gâteau néo-libéral ?

Et c’est là que le jobard est dangereux.

Parce que pendant que nous échangeons des blagues sur les réseaux sociaux, pendant que nous applaudissons les soignants à 20h, pendant que nous tentons une continuité pédagogique foireuse, pendant que nous picolons en apéros-zoom à refaire  le monde, pendant que nous faisons des jeux avec les enfants, pendant que nous tentons de maintenir une cohésion familiale et que nous rêvons à un déconfinement relocalisé et responsable, lui, le jobard furibard, qui a juré de se venger de cette situation humiliante et indigne de sa classe, il bosse, il rédige des discours, il réfléchit à la manière de doucher illico tous ces rêves et espoirs, il fomente des lois et des plans d’action encore plus  destructeurs et liberticides pour les populations naïves et stupides.

Bon.

On va laisser là notre jobard, parce qu’il me file les jetons ce con, et qu’on est dimanche et que même s’il fait un temps pourri, on va bruncher, on va se détendre, pas d’école à la maison aujourd’hui, et que c’est cool le dimanche.

OK.

C’est cool.

Mais c’est le dernier jour des vacances.

Et que même si tous les jours se ressemblent, demain, reprise de la continuité pédagogique.

Donc, réflexions, discussions, organisation, négociations en perspective.

Connexions ENT en vues. Est-ce que le réseau sera saturé ?

Est-ce que la maîtresse de ma fille de CP va nous donner des consignes ? Est-ce qu’on continue avec Lumni ? Demain, retour de Christine et Laure.

Est-ce que les garçons vont se mettre au travail ? Mon fils de 15 ans a Antigone à lire, plus un livre de science-fiction, plus un livre de son choix. Et ça, avant le 11 mai.

—               Tranquille, t’inquiètes !

—               Rappelle-moi combien tu as lu de pages depuis qu’on a parlé de lire 30 minutes par jour ? 15 ? OK.

—               C’est pas pareil.

C’est sûr, c’est jamais pareil. Rien n’est pareil. Pareil à quoi d’ailleurs ?

Est-ce que je m’inquiète, justement, et que je les flique ? Est-ce que j’autonomise ?

Ça y’est, je me mets la rate au court-bouillon.      

On va laisser pour demain toutes ces considérations.

On est dimanche, c’est cool le dimanche. Même avec ce temps pourri, c’est cool.

Respire !

Mon épouse me dit qu’Édouard Philippe va parler cette après-midi, à 17h.

C’est pas un membre de la famille Jobard, celui-là ? Qu’est-ce qu’il a de si important à nous dire, un dimanche en plein milieu de l’après-midi ?

Avez-vous écouté l’excellente interview de Monique Pinçon-Charlot par Daniel Mermet ?

https://la-bas.org/la-bas-magazine/entretiens/monique-pincon-charlot-ces-criminels-devront-rendre-des-comptes

Monique Pinçon Charlot énumère les éléments de langage néolibéraux qui fleuriront au moment du déconfinement pour endormir la population remontée. Comment valoriser l’hôpital public — en discours, tout en poursuivant à le dépouiller en faveur du secteur privé — en acte : multiplier les partenariats public-privé ( les gens entendent ‘public’ et ça les rassure, et ‘partenariat’ c’est beau, c’est doux, ce sont les mots que cherche notre jobard pour se refaire), la mise au même niveau des établissements publics et des établissements à buts non lucratifs (gérés par des fondations, des mutualités, des organisations dites reconnues d’utilité publique — là aussi c’est beau, les fondations, les dons des entreprises du CAC 40, utilité publique, notre jobard carnassier et prédateur jubile)

C’est dimanche, merde.

Dimanche, c’est sympa, on reste cool.

Je partage avec vous cet extrait de Tracts de Crise de Gallimard.

Gaspard Koenig, « Ralentir »

https://www.edenlivres.fr/campaigns/75XXW2697Zx2chqM/participants/ZNW967CeV6qUtqKr

Je médite ça dans mon lit.

Au calme

À force de vitesse, on ne voit plus le déplacement, on ne voit que la destination.

Le cheminement fait partie intégrale du voyage.

La préparation aussi.

Être confiné, c’est ralentir. La destination n’existe plus. Il reste l’essentiel. Le cheminement. L’envie de cheminer. Comment on s’y prépare.

Quels sont mes cheminements ? Comment je m’y prépare ?

Vers où j’ai envie d’aller ? Qu’est-ce que je mets en place pour me préparer ?

Je n’en sais rien.

Je retourne travailler à l’hôpital.

J’écris. Je ne trouve pas d’éditeur.

Je me dis que je n’ai pas le niveau, que ce que j’écris n’est pas à la hauteur.

À la hauteur de qui ?

Quand on voit la masse de livres inintéressants, complaisants, insupportables de prétention.

Finalement, est-ce que les éditeurs sont vraiment utiles ?

Ne sont-ils pas justement partie prenante de la famille Jobard ? Les garants que seuls des Jobards pur jus puissent atteindre le cap de la reconnaissance éditoriale ?

Est-ce qu’il n’est pas temps de cesser de faire confiance au jugement de ces femmes et hommes qui, seuls, se croient capables de savoir ce qui est bon pour les autres ? Ou plutôt savoir ce qui va se vendre et rapporter du fric ?

N’est-il pas temps de reprendre le contrôle de toute la chaine de production ?

Je le crie et haut et fort, NON, ces femmes et ses hommes ne savent rien de ce que nous voulons, ne savent rien de nos espérances. Ils se contentent de s’assurer que tout se passe bien pour eux et que leurs intérêts soient bien gardés.

On est dimanche, l’heure de la révolte ne peut pas sonner un dimanche !

Dimanche c’est cool, c’est le gigot d’agneau aux flageolets, on sort la poignée en argent de la grand-mère qu’on fixe à l’os du gigot, on affute le couteau, on ouvre une bouteille de Morgon et on se lèche les babines !

Je termine avec une dernière réflexion, tirée elle aussi de l’entretien de Monique Pinçon : pendant la dernière guerre, les bourgeois ont massivement collaboré avec les Allemands pour que leurs affaires continuent de fructifier, tandis que les travailleurs sont massivement entrés en résistance, au risque de leurs vies.

C’est une notion que ne n’avais pas. Cette différence d’attitude en fonction des classes.

Le Conseil de la Résistance, d’où sont issues, la sécurité sociale, l’hôpital public, les retraites par répartition, les impôts répartis selon les revenus, une idée de société égalitaire ( il me semble ), est fondée sur les idéaux qui ont poussé les travailleurs à des actes de résistance, pas sur la volonté des classes bourgeoises collabo de partager les profits.

Les membres de la famille Jobard n’ont de cesse depuis de détricoter ces belles idées et ces beaux projets collectifs, en écrivant une histoire néolibérale, en diffusant leur imaginaire infect dans les esprits rendus disponibles.

Bon, une dernière fois, c’est dimanche les amis !

Bon anniversaire à Hermione qui a trente ans !