— Madame Vintelli ?

Aurélie se retourne, passablement hérissée d’être interpellée même en sortant des toilettes.

Une jeune femme brune, vingt-cinq ans environ, plutôt petite, habillée cool basquets, jean et tee-shirt, se tient derrière elle, pas très à l’aise.

—        Je vous dérange ? demande la jeune femme.

—        Je… Oui… Non, répond Aurélie mal à l’aise à son tour.

—        Je suis Quieterie, une nouvelle stagiaire. Je suis arrivée hier. J’ai été très impressionnée par votre intervention ce matin. J’ai le pressentiment qu’Émeric aussi. Vous avez permis à chaque équipe de redémarrer. Bravo.

—        Merci à vous Quieterie. Mais c’est mon job.

—        J’espère un jour être à votre niveau.

Aurélie ne sait pas quoi répondre.

Il ne lui reste que quelques minutes pour boire un café.

—        Il n’y a pas de raison. Il faut que je vous laisse. À un de ces jours.

Quieterie s’efface pour la laisser passer et file aux toilettes.

Aurélie s’appuie sur le bar, commande un café et tourne la petite cuillère en regardant la mousse claire se dissoudre dans le liquide brun.

Elle a sommeil.

La vision de sa fille qui avance les bras tendus en pleurant, terrifiée par la disparition de sa mère dans les eaux déchainées, lui traverse l’esprit en même temps qu’elle observe les tourbillons de café.

Comment est-il possible de rêver de scènes aussi horribles.

Elle avale le café et se brule la bouche.

—        Merde ! marmonne-t-elle.

Elle est préoccupée par la réunion qui l’attend.

A envie d’une cigarette.

Et comme Quieterie repasse devant elle, elle l’attrape par l’épaule.

—        Vous fumez, Quieterie ?

—        Euh, oui. Vous voulez une cigarette ?

—        Avec plaisir.

Les deux femmes sortent dans la rue.

Le temps est resté couvert, mais il ne pleut plus.

Elles fument un moment en silence et Aurélie sent bien que la stagiaire ne la quitte pas du regard.

—        Je…, se lance la jeune fille.

—        Oui ?

—        Quand Émeric a émis l’idée que votre proposition sentait le vécu, que voulait-il dire exactement ?

Elle ne sait pas si elle a envie de parler de tout ça maintenant. Pourtant, quelque chose dans le comportement de Quieterie — de curiosité, mais aussi  de la délicatesse et de la finesse, rien de malsain, plutôt de l’empathie ou un truc dans le genre, elle n’a pas trop le courage de chercher —, quelque chose la pousse à se dévoiler.

—        J’ai rêvé cette nuit que je marchais avec mes filles sur un chemin glissant qui longeait une rivière en crue et qu’une de mes filles tombait à l’eau.

—        Oh, dit Quieterie en portant une main à sa bouche.

—        J’ai sauté à l’eau pour l’empêcher de se noyer, mais ma seconde fille, terrorisée, persuadée que je l’abandonnais est tombée dans la rivière à son tour. Et dans mon rêve, je ne sais pas laquelle sauver.

La jeune stagiaire ne dit rien. Mais une lueur douce dans son regard incite Aurélie à poursuivre.

—        J’ai repensé ce matin dans l’ascenseur à une scène qu’on m’a racontée. Lorsque j’avais trois ans, je jouais à l’arrière du voilier de mon père pendant qu’il bricolait. Il avait bu. Je suis tombé à l’eau en tentant de rattraper ma poupée et un jeune équipier en retard pour une régate m’a repêché. Un miracle qu’il soit passé par là à ce moment précis.

—        C’est incroyable !

Quieterie la dévore des yeux.

—        Votre père a dû se morfondre d’inquiétude.

—        Il a disparu en mer le lendemain.

—        Vous pensez qu’il…

—        On ne sait jamais rien avec mon père. Il est capable de tout.

—        Et vous ?

Aurélie lâche un petit rire gêné.

—        Moi ? Je fais des cauchemars quasiment toutes les nuits…

—        Qu’est-ce que je peux faire pour vous ?

—        M’offrir une autre cigarette.

Quieterie lui tend son paquet.

—        On peut marcher un peu si cela vous fait plaisir, propose-t-elle alors.

Marcher ? Pourquoi pas !

—        J’ai une réunion avec le patron.

—        Peut-être que vous n’êtes pas en état.

Aurélie sourit.

Qui est-elle, cette petite minette, pour savoir si je suis en état ou pas ?

—        Vous pensez que mon état a une quelconque importance pour le patron ?

—        Je ne sais pas. Ce que je sens, c’est que si vous allez le rencontrer maintenant, il va sentir votre extrême situation de fragilité et qu’il va en profiter. Pas forcément pour votre bien.

Aurélie écrase sa cigarette en silence.

Puis, plus pour elle-même, elle murmure :

—        On ne fait pas toujours ce qu’on a envie.

Et plus fort, à l’attention de Quieterie :

—        Pour la balade, avec plaisir. Un peu plus tard.

—        Je vous attends ici, je ne bouge pas, promet la jeune femme.

Aurélie se penche alors sur Quieterie, elle serait bien incapable d’expliquer pourquoi, les hormones certainement, et l’embrasse.

Puis traverse la rue, entre dans l’immeuble et appuie sur le bouton 17 de l’ascenseur.

L’étage du patron de la société de production Les Jours d’Après est somptueusement décoré. On sent la puissance de celui qui a réussi, la fierté de celui qui a hissé sa société parmi les plus prestigieuses.

La secrétaire introduit aussitôt Aurélie dans le bureau de Guillaume Vuarnet-Guichard, surnommé GVG dans le petit monde de la production, ou TGV, selon qu’on admire la trajectoire fulgurante de son succès.

Introduit est l’expression appropriée à la situation ubuesque qui suit le moment où la scénariste en chef d’Émeric franchit la porte.

Direct, rapide et pressé comme le train qui fait l’orgueil de la France, GVG accueille Aurélie et lui entoure l’épaule avec son bras

—        Je tiens à vous féliciter Aurélie !

—        Merci.

—        Vous avez sauvé la série !

—        N’exagérons pas.

—        Vous êtes modeste, cela est tout à votre honneur. Mais vous avez remarqué comme moi dans quel état de fatigue et d’usure se trouve Émeric depuis quelques temps !

Aurélie ne répond pas.

Vuarnet-Guichard passe à l’attaque :

—        Il ne va pas tenir jusqu’à la fin de la saison. Je souhaite que le remplaciez.

—        Mais c’est impossible, c’est sa série, c’est son texte, son bébé.

—        Rien n’est impossible ma chérie. Il va tout faire capoter avec son délire de fin titanesque. On s’en branle de ses obsessions. Il faut finir, c’est tout.

Il passe son doigt sur la joue d’Aurélie, le regard soudain lubrique.

—        La série ne lui appartient pas. Elle appartient à la société. C’est-à-dire qu’elle m’appartient. J’en fais ce que je veux, je la confie à qui je veux, vous voyez ce que je veux dire ?

—        Je…

À ce moment, GVG, se plante devant elle, les deux mains posées sur le bas de son dos.

—        Ne soyez pas timide, vous n’avez qu’un mot à dire.

Et il plaque son bassin contre elle.

Elle perçoit aussitôt l’érection de son patron, l’excitation de celui trop habitué à ce que rien ni personne ne résiste. Elle sent les doigts descendre sur ses fesses, la respiration rauque la souiller, les lèvres sales sur les siennes.

Elle n’a que le temps de gifler durement Vuarnet-Guichard. Celui-ci, éberlué, ouvre de grands yeux surpris, mais son visage se referme immédiatement, vibrant de colère.

—        Viens ici ! ordonne-t-il. Je vais te baiser et tu prendras la direction de la série.

—        Jamais je ne trahirais Émeric.

—        Tu n’es qu’une imbécile sans cervelle.

—        Vous n’êtes qu’un mufle odieux.

—        Allez, ça suffit, dégage !

Et Aurélie se retrouve dans l’ascenseur, la mine défaite, des torrents de larmes dévalant ses joues en coulées sombres de maquillage, la bouche râpeuse, priant pour que Quieterie soit encore dans la rue à l’attendre.

0 0 vote
Article Rating