5 juin

J’ai sauté sur une mine.

Ma chienne a un abcès sous la patte droite.

Un abcès due à un épier, Hordeum murinum, l’Orge des Rats

Vous savez, cette plante qui ressemble à un petit épi de blé plat qu’on met dans la manche et qui remonte le long du bras et qu’on retrouve dans le cou ou dans le dos ?

Et bien cette charmante plante pénètre dans les pattes des chiens, entre les orteils et remonte dans la patte le long de la gaine des tendons, le long des muscles et ressort en abcès plus haut dans la cuisse. Au niveau des flancs, la plante pénétre l’abdomen et va se ficher dans les reins ! et au niveau des aisselles, elle peut aller jusqu’à dans les poumons.

Autre la facture de vétérinaire — astronomique, croyez-moi sur parole —, cette petite merveille de la nature fait des ravages. Plantée dans le nez, dans les oreilles.

En tout cas, ce soir, 4è visite chez le vétérinaire pour cause d’orge des rats.

RDV à 16h30.

J’y vais à pied pour dégourdir la chienne qui n’ai plus sortie du jardin depuis 15 jours, passant de 2h de balade par jour à rien.

Un homme est assis dans sa voiture, portière ouverte et attend.

—           Il y a mon chien dedans, me prévient-il.

—           Il est malade ?

—           Non, c’est pour les vaccins.

Il fait chaud, le soleil tape, on attend dehors pour raisons sanitaires.

J’hésite.

À profiter de cette attente pour retrouver le podcast que j’écoute en ce moment, J’aime Hydro, le balado un podcast formidable de Christine Beaulieu, actrice québéquoise géniale qui se voit confier par la co-productrice de podcast canadiens PORTE PAROLE, Annabel Soutar, une enquête sur le syndrome du CASTOR d’Hydro-Quebec, producteur d’hydro-électricité renouvelable et constructeur de barrages invétéré. L’enquête commence sur un rapport qui montre que le Quebec est surproducteur d’électricité avec ses très nombreux barrages mais qu’il continue à en fabriquer de nouveau, obligé de brader son électricité à moitié prix à son voisin Nord-américain. Question ? Pourquoi continuer ainsi à fabriquer des barrages ? D’où le syndrome du castor.

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« La comédienne Christine Beaulieu ne se considère pas être une personne particulièrement engagée ou informée sur les enjeux énergétiques. Toutefois, lorsque Annabel Soutar, auteure et directrice artistique de Porte Parole lui confie une enquête théâtrale sur Hydro-Québec, elle trouve des raisons finalement d’accepter. »

C’est passionnant et très drôle. Christine Beaulieu ne connait bien entendu rien au domaine de l’hydro-électricité et se balade dans ce monde nouveau avec son charmant accent québécois. Les portes s’ouvrent, les langues se délient, on dirait Erin Brockovich ou Inés Léraud.

Je vous assure, c’est magnifique.

Dans le 4è épisode, Christine se rend dans le Nord du Quebec en voiture électrique pour aller voir les barrages de la Rivière La Romaine et doit s’arrêter tous les 140 km pour recharger sa batterie. Au début, tout va bien, il y a des bornes de recharge rapide. Puis, au fur et à mesure qu’elle s’éloigne, les bornes manquent et elle recharge chez ‘l’habitant’, occasion de succulentes rencontres.

J’adore.

Alors moi, sur mon trottoir, je repense à Christine Beaulieu qui discute avec les habitants pendant sa recharge.

Elle ne s’isole pas, elle discute.

Alors, je me lance moi aussi.

—           Qu’est-ce que c’est comme chien ?

—           Un berger allemand. J’ai toujours eu que des bergers allemands.

—           Ce sont de beaux chiens.

—           Ils n’ont qu’un seul maître et je me demande ce que ça donne là-dedans sans moi. Et vous ?

—           Un abcès sur un épier à l’aisselle droite.

—           Mince, c’est une tuile !

Ma chienne lui lèche les mains.

—           C’est brave comme tout, ces chiens. C’est une femelle ?

—           Oui.

—           Moi aussi, je n’ai eu que des femelles.

Voilà sa chienne qui sort, accompagnée de sa femme.

—           Désolée, il y a encore les papiers à faire, me glisse-t-elle.

—           Pas de problème.

Les deux chiennes se font la fête et se lèchent le museau.

—           Je n’y vois presque plus, m’explique l’homme. Depuis longtemps. Blessure de l’armée.

—           Que s’est-il passé ?

—           La guerre d’Algérie. Une grenade qui m’a explosé dans la main.

Il me montre sa main gauche. Il ne lui reste qu’un doigt.

—           Comment s’est arrivé ?

—           En 1961, j’étais appelé, même pas engagé, on minait une route. Et on plaçait des grenades dégoupillées sous les mines, avec un système de déclencheur scié et une cordelette.

—           En fait vous piégiez les mines que vous mettiez en place.

—           Et ouais. Si ils déplaçaient la mine, la grenade explosait et la mine avec.

—           Balaize.

—           Mais un sergent a fait une fausse manip. Il a marché sur la cordelette et la grenade m’a explosée dans la figure… Je n’y vois presque plus et je n’entends presque plus non plus. C’est pas grave, c’est comme ça.

Et comme il sourit, j’ajoute :

—           Vous le prenez drôlement bien.

—           Ben oui, je ne vais pas pleurer. Il y a pire que moi. Il y en a en fauteuil roulant. Mais je cours beaucoup avec un ancien militaire, 19 marathons ! Et je fais du tandem.

Son visage est rayonnant et ses yeux brillants.

—           Je connais quelqu’un qui fait du tandem avec une personne malvoyante.

Un ancien patient. Un dur à cuire.

—           C’est lui !

Et puis sa femme revient et j’entre à mon tout dans le cabinet vétérinaire.

Merci l’ami pour ce chouette moment.

Merci Christine

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