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La rivière des sombres pensées, chapitre 5

Aurélie déboule dans la rue et, à travers la rivière de larme qui lui brouille la vue, le cœur battant, la nausée vissée au creux du ventre et un lac de bile acide cuisant au fond de la gorge, cherche Quieterie.

Elle est bien là.

Mais la stagiaire n’est pas seule.

Elle enlace un homme et échange avec lui un baiser fougueux.

Aurélie se fige, foudroyée.

Elle souhaite fuir, mais ses pieds restent vissés au sol.

L’homme que Quieterie embrasse si passionnément n’est autre que Roland, le coordinateur d’écriture, le numéro trois de la série.

Paralysée comme une idiote qui se retient de vomir, Aurélie lutte contre elle-même pour s’arracher à cette situation stupide.

Elle est cette petite fille qui se précipite, ardente et si vulnérable, vers les adultes à la recherche d’une consolation et qui est fauchée brutalement dans son élan, piégée par sa propre candeur.

La rage remplace la stupéfaction.

Et quand elle parvient à s’arracher enfin à sa pesanteur, c’est pour apercevoir le regard de Quieterie. Coup d’œil volcanique et étincelant.

—        Aurélie !

C’est Roland qui la rejoint au pas de course.

—        Viens boire un café avec nous !

Le ton amical et chaleureux du coordinateur la retient.

Elle scrute son visage avec méfiance. Pas d’hostilité. Ses traits sont souriants et bienveillants, ses bras ouverts en une posture accueillante.

Aurélie capitule. Elle a besoin d’un remontant. Ils rejoignent Quieterie et se dirigent vers le bistrot.

—        Un café, commande Roland.

—        Pareil, dit Quieterie.

—        Un whisky, sans glace, demande Aurélie.

Roland la considère d’un air surpris. Tellement pas son genre.

Une moue inquiète remplace le sourire de Quieterie.

Ses yeux — deux diamants incandescents — l’interrogent. Ça s’est mal passé ? Raconte !

Elle ne peut pas, pas devant l’ami d’Émeric.

Elle avale son verre de whisky d’un trait.

L’alcool efface le gout de l’autre et réchauffe le fond de son ventre.

Elle soupire.

—        Comment va Émeric ? parvient-elle à articuler sans vomir.

—        Il est enfermé dans son bureau depuis la fin de la séance d’écriture de ce matin.

—        Il faut que je lui parle.

—        Ce n’est pas le moment.

—        C’est vraiment très important.

Roland pose sa main sur la sienne.

Marque un temps d’hésitation.

—        La série est foutue, finit-il par lâcher avec toute la peine du monde.

D’un bond, Aurélie se lève et traverse la rue au pas de course.

—        N’y vas pas ! entend-elle juste avant de s’engouffrer dans l’immeuble.

Elle appuie cent fois sur la commande de l’ascenseur — réalisant parfaitement l’inutilité des son geste— jusqu’à ce que les portes s’ouvrent enfin. Puis presse longuement sur le bouton indiquant le 16è étage, celui du bureau d’Émeric.

—        Hé ! Attends !

Avec un cri, et faisant preuve d’une grande souplesse, Quieterie parvient à s’immiscer dans la cabine juste avant le départ. Son visage est rouge et sa poitrine se tend, essoufflée d’avoir couru pour la rattraper.

Et sans pouvoir se retenir davantage, dans un élan puissant, les deux femmes se retrouvent unies, lèvres liées, mains nouées, ventres serrés, bassin collés, cheveux mêlés, larmes partagées, corps déjà inséparables.

C’est le spectacle que découvrent les collaborateurs du 16è étage, surpris, amusés, choqués ou émus, selon chacun.

Aurélie reprend ses esprits la première et, chancelante, sans avoir bien compris ce qui vient de se produire, traverse le hall vers le bureau d’Émeric.

Mais les nouvelles vont vite et l’assistante du 16è barre le passage à la scénariste.

—        Vous n’êtes plus autorisée à entrer !

Aurélie ne tient pas compte de l’avertissement et la bouscule violemment.

—        Va dire à TGV d’aller se faire foutre.

Et comme deux types de la sécurité font leur apparition, elle s’élance en direction du bureau de son ami Émeric. Et la stupeur la frappe. Au moment où les deux malabars vont la ceinturer. Alors qu’elle a juste ouvert la porte et que des menaces retentissent de toute part. Elle aperçoit la tête du showrunneur gisant sur le bureau au milieu d’une flaque de sang ainsi que la gerbe rouge qui a éclaboussé le mur derrière lui.

Elle tombe.

Les deux musclés sur elle.

Et tous ceux qui courent derrière.

—        Pourquoi il a fait ça ? murmure Aurélie incrédule, la voix brisée, après quinze minutes d’absence mutique, assise contre un mur, les bras noués autour des genoux, le visage enfoui, insensible aux allées et venues des pompiers et à l’agitation due à l’intervention de la police.

Quieterie est blottie contre elle, silencieuse.

Aurélie, effondrée, fragile, écrabouillée, raconte alors à cette petite femme qu’elle connaît à peine mais dont elle se sent déjà si intime, l’entrevue avec GVG, la brutalité dont il avait fait preuve avec elle, la violence de son comportement, ses paroles méprisantes vers Émeric, le cynisme et le machiavélisme de ses projets.

Émeric était-il au courant ?

—        Roland ? souffle-t-elle.

—        Je m’en fout de Roland, répond Quieterie.

—        Il savait, tu crois ?

La stagiaire ne répond pas.

Il savait.

Quieterie pose sa tête contre la sienne.

—        Il t’a dit quelque chose ?

—        Non.

Et elle passe son bras autour des épaules d’Aurélie.

—        Viens, on s’en va.

La rivière des sombres pensées – épisode 1/3

Ce n’est pas possible.

Pas comme ça.

Ça ne peut pas se finir comme ça.

Ça suffit.

Aurélie ouvre des yeux hagards, effarée, la respiration courte et rapide. Des ombres courent sur le plafond. Ce ne sont que les feuilles du micocoulier du jardin agitées par le vent.

La chambre est calme.

La place d’ordinaire occupée par Côme, son compagnon, est vide.

Elle se redresse sur un coude.

Son cœur bat à tout rompre et son tee-shirt est trempé de sueur.

Le vent frémit dans les branches de l’arbre. Aurélie retrouve ses esprits lentement. Côme travaille cette nuit, il est de garde à l’hôpital. Tout est silencieux dans la maison.

Aurélie sait que cette fois elle ne va parvenir à se rendormir.

Elle se lève et se dirige dans le couloir à tâtons vers les chambres de ses deux filles. La première porte est celle d’Élise. Elle l’ouvre doucement et aperçoit le visage de sa fille faiblement éclairée par la lueur de la veilleuse. Aurélie s’approche jusqu’à entendre la petite respiration tranquille et sereine. Rassurée, elle s’éloigne, un sourire attendri sur les lèvres. Héloïse dort paisiblement elle aussi.

Aurélie est maintenant tout à fait réveillée et elle descend l’escalier pour se rendre à la cuisine. Elle sent la fraicheur du carrelage sous ses pieds nus, attrape un verre qui sèche près de l’évier et fait couler l’eau au robinet pour le remplir.

Pas encore tout à fait apaisée, elle s’assied à la table ronde et boit à petite gorgée, le regard perdu dans la pénombre du jardin à travers la baie vitrée.

Elle ne compte plus le nombre de fois que ce cauchemar vient la hanter.

Mais ce soir — est-ce l’absence de Côme ? — l’impression d’épouvante été si réelle qu’elle a du mal à se remettre de cette vision.

Aurélie marche le long d’une rivière en crue dont les eaux boueuses tourbillonnent en rapides effrayants. Le chemin est glissant et elle tient ses deux filles fermement par la main. Pourtant, à chaque fois, une des filles lui échappe, s’approche des eaux tumultueuses, glisse et tombe, immédiatement emportée par le courant. Aurélie hurle de terreur et se retrouve dans une situation impossible. Elle s’apprête à sauter à l’eau pour secourir son enfant entrainée par la rivière et l’empêcher de se noyer. Mais cela signifie abandonner son autre fille seule sur la berge dangereuse avec la certitude qu’elle va à son tour, sous l’effet de la panique, riper et basculer dans les rapides.

Et comme elle ne peut pas laisser sa première fille se noyer, elle ordonne à sa seconde fille de ne pas bouger, de s’assoir, de l’attendre. Elle se jette dans la rivière et, se retournant pour s’assurer que son enfant est en sécurité, voit son angoisse se réaliser. La petite, affolée, en pleurs, l’appelant de toutes ses forces, les bras tendus vers elle, s’approche des tourbillons, glisse et disparait dans les flots.

Aurélie se noie dans la folie et l’horreur. Toujours les mêmes questions : laquelle de ses deux filles secourir ? A-t-elle bien fait de sauter ? Va-t-elle perdre ses deux filles alors qu’elle aurait pu en préserver une ? Qu’aurait-elle du faire ?

L’angoisse emporte sa raison et elle se réveille la bouche pleine d’un cri silencieux, les yeux terrifiés, le cœur battant, les cheveux collés de sueur, le ventre tordu de douleur.

Elle se réveille et constate avec un vif soulagement qu’elle rêve, qu’il n’y a pas de rivière, qu’elle est dans son lit.

Elle peut respirer lentement, profondément.

Scrutant l’obscurité, elle se demande pourquoi s’inflige-t-elle un tel cauchemar ? Pourquoi se placer dans une situation aussi horrible ?

Et vient alors la question : que ferait-elle en vrai ? Laquelle de ses filles choisirait-elle de sauver ?

Une amie psychologue lui a expliqué il y a quelques jours que les rêves distillaient des messages issus principalement notre propre pensée. Et que dans le cas de ce cauchemar, il y avait lieu de s’interroger sur la signification de la rivière en crue, des enfants qu’elle tient par la main — en psychanalyse, il ne peut pas s’agir de ses filles, mais de segments d’elle-même, des fractions de son histoire —, se questionner sur la nature du choix à faire et qu’elle seule, Aurélie, possédait les clefs de l’interprétation des divers éléments du rêve.

Aurélie pose le verre vide sur la table.

Elle réfléchit, cherche, mais ne comprend pas ce que son esprit essaie de lui envoyer comme message. Elle ne saisit pas ce qui se joue derrière la perte de ses filles, ni pourquoi son cerveau s’adresse à elle avec cette métaphore horrible. Est-ce la représentation d’une partie d’elle qui meurt, d’un changement dans sa vie — mais elle ne voit pas lequel —, d’une peur issue de sa petite enfance ? La rivière sombre et tumultueuse symbolise-t-elle le cours de sa vie, précipitée, bousculée, menée au pas de course, sans jamais avoir le temps, dans un sentiment d’angoisse et perte de contrôle où elle s’épuise avec résignation ?

La pendule de la cuisinière indique 04 :14.

Une douleur d’anxiété dans la poitrine lui rappelle la densité de la journée qui l’attend et Aurélie décide de différer ses réflexions à plus tard et de retourner se coucher.