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Qu’est-ce que vous allez faire de votre dernière semaine de confinement ? -4

6 mai, J-5

Ça commence à sentir la liberté, la joie de revoir bientôt les copains !

Hier, très difficile de faire travailler CP et 13 ans. Taoki refuse de lire avant d’aller s’éclater au ski et Philippe Auguste refuse de se rendre à la bataille de la Bouvine qui pourtant va faire basculer l’histoire et donner toutes ses lettres de noblesse à la royauté par rapport aux seigneurs : le Roi est capable de les fédérer et ainsi alliés, de les porter à la victoire, même un dimanche.

Il s’en fout.

Il a autre chose à faire.

Et ma grande ? Elle n’a rien à faire.

—               Regarde, il n’y a que le prof d’Histoire qui nous donne du travail. Même la prof de français ne nous donne plus rien.

Sur l’ENT/travail à faire/français : « révisions de l’oral du bac français »

—               C’est tout ce qu’elle nous indique. Tu trouves pas que c’est abusé ?

—               C’est effectivement très maigre comme consignes…

Les profs ont démissionné, eux aussi ?

Ils sont accaparés par la reprise des cours ?

—               J’ai une classe virtuelle demain matin à 9h30 en histoire et classe virtuelle de Géopolitique à 14h.

Voilà le travail qui arrive !

Tu parles.

La rage de ma fille ce matin :

—               La classe virtuelle d’histoire a duré 20 minutes dont 10 minutes à attendre que tout le monde se connecte ! Nous réveiller à 9h30 pour ça !

Je félicite tout de même la prof d’histoire qui a réussi à lever ma fille à 9h30, ce que je ne suis jamais parvenu à faire en 8 semaines de confinement.

Et celle de 14h ?

—               Trop long.

—               Ça parle de quoi ?

—               Du traité de Berlin.

Vous vous souvenez du traité de Berlin ?

Allez, un effort !

C’est la conférence diplomatique où le 13 juillet 1878, les Européens se réunissent pour redéfinir les nouvelles frontières des Balkans et les nouvelles frontières du Caucase.

Bon, c’est bien loin tout ça.

Mais cela préfigure de toutes les alliances qui demeurent encore maintenant.

Et c’est là que c’est intéressant.

J’aurais dit que le traité de Berlin était le moment où les Européens s’étaient partagés l’Afrique, avec le lancement des colonies, un truc de dingue avec du recul. Mais bon, je me suis trompé de peu. Avouez.

—               Passionnant tout ça, tu ne trouves pas ?

—               Non, pas trop.

Ce midi, je pense au blog de la maîtresse des CP : « Faites-discuter vos enfants sur la période qu’ils vivent actuellement. Elle peut être très anxiogène, les enfants sont des éponges qui absorbent les peurs et questions des parents sans toujours avoir la possibilité de l’exprimer »

Je pose la question à chacun d’eux.

—               Comment vous vivez cette période ? Vous vous sentez calme ou au contraire stressé ou anxieux ?

—               Très calme, me répond ma fille de presque 17 ans.

—               Nickel, répond mon fils de 15 ans.

—               Moi, je suis en vacances avant de reprendre les cours, dit mon fils de 13 ans.

—               Super ! dit ma fille de CP. C’est juste ma copine qui me manque.

Vous avez bien lu ‘vacances pour mon fils de 13 ans.

Parce que dans son esprit, reprise des cours seul dans la famille — sa petite sœur ne compte pas… — veut dire que « je ne travaille plus jusqu’à la rentrée. »

—               J’ai bien le droit à des vacances puisque je reprends les cours dans 15 jours.

D’ailleurs je m’aperçois que j’ai oublié de renvoyer le mail de confirmation à la CPE !

—               Non, tu n’es pas en vacances. Tu es à l’école à la maison en raison du confinement.

—               Je reprends, donc je ne travaille pas jusqu’à la rentrée.

Oups.

Ce confinement, on voit bien que ça sent la fin, non ?

Vous n’avez pas l’impression ?

Mes enfants vont à la rivière tous les jours.

La vie reprend un petit peu, les obligations repointent le bout de leur nez.

Ce matin, je suis allé faire une prise de sang.

Il y a du monde partout en ville.

Certes, la plupart portent un masque.

Mais il y a du monde.

Quasiment 20 personnes devant moi au labo.

Waouh, j’ai presque envie de repartir.

Je rencontre un copain, on tape la discute.

Et une technicienne me prend en charge.

Elle sait que je suis médecin et n’est pas très à l’aise.

Elle fait un truc bizarre. Elle décapuchonne l’aiguille et la pose dans son plateau. Puis elle prépare les tubes, pose le garrot, reprend l’aiguille et pique.

Il y a une erreur massive de stérilité.

Je ne sais pas quoi faire.

Je me tate pour lui dire. Et puis, tant pis, je laisse faire.

Mais tout de même, ça me turlupine et je finis par lui en faire la remarque :

—               Je pense que vous auriez dû ouvrir votre aiguille en dernier, juste avant de piquer.

—               Vous croyez, me dit-elle surprise. Mais j’ai nettoyé mon plateau.

—               Ce n’est pas suffisant. L’aiguille peut entrer en contact avec les parois et les tubes qui ne sont pas stériles.

—               Ah mais vous faites bien de me le dire, je fais toujours comme ça ! Grâce à vous, je vais faire attention !

Elle prend super bien ma remarque alors que j’imaginais que j’allais la démolir.

—               On devrait être évalué régulièrement, ajoute-t-elle.

Et moi je me dis « merde, j’aurais dû lui dire avant qu’elle me pique ! »

Bizarre cette manière que j’ai de me laisser faire.

Pour ne pas froisser les gens.

Parce que j’ai du mal à m’affirmer ?

Parce que ça m’est difficile de dire aux gens que ce n’est pas tout à fait comme ça qu’il faut faire ?

Avril, ne te découvre pas d’un fil

30 avril.

Dernier jour à ne pas se découvrir d’un fil !

Dehors, j’entends le chant du rossignol, des tourterelles, au fond je distingue un coucou, une huppe fasciée, une mésange.

Quel magnifique printemps.

La campagne est verte et explose après les pluies nourries que nous avons depuis 15 jours.

Quel bonheur que ce réveil de la nature.

Je profite de moments tranquilles après avoir pris une raclée au Mille Bornes par mon épouse ce matin. Figurez-vous qu’elle a gagné sans que je pose un seul point !

Le ciel est gris.

Tout est calme.

Je me dis que j’aime profondément cette période de confinement.

Pas d’organisation, pas de matins à la bourre pour être à l’heure à l’école, pas de mercredi à courir entre le cheval, les courses, le tennis, les devoirs.

Peinard à la maison, beaucoup de temps pour écrire, et une heure trente de marche tous les soirs, de 18h à 19h30, dans cette campagne apaisée et renaissante, au milieu des rossignols, merles, alouettes.

Et au milieu, l’école à la maison.

Plus apaisée elle aussi.

Chacun a trouvé ses marques.

Je réveille ma fille de CP vers 9h30, on démarre la journée par un petit dej – Mille Bornes,  on travaille une petite heure, lecture et calcul.

À 10 h, je réveille ma fille de presque 17 ans qui émet quelques grognements et se rendort aussitôt.

Puis les garçons, qui grognent aussi, mais eux ne se rendorment pas, happés par l’actualité brulante de snap et YT, aux aguets de quelques vidéos hautement éclairantes sur l’état du monde et la géopolitique du savoir.

À peine terminé avec ma fille de CP, hop, je monte avec l’ordi et fais un état des lieux des travaux des garçons.

D’ailleurs, j’y pense, j’ai oublié de noter l’heure de la classe virtuelle de mon fils de 13 ans à laquelle il m’a juré qu’il n’assisterait pas, mais à laquelle j’ai juré qu’il assisterait !

Je file voir sur l’ENT.

Classe virtuelle de math à 11h. Ouf. Je ne vous explique même pas le cheminement occulte qu’il m’a fallu faire pour retrouver la trace de cette classe virtuelle qui n’est pas – se serait trop simple ni sur l’accueil, ni sur la messagerie, ni sur l’emploi du temps ni sur le cahier de textes.

J’ai retrouvé sa trace dans les messages classés comme lus au fond de la messagerie.

Bon, je vous l’ai déjà dit, l’ENT n’a plus aucun secret pour moi.

Plus aucun ? Tu es certain ?

Je lis – au passage – la réponse très gentille et très patiente – du prof de SVT à qui j’ai envoyé un message hier pour lui dire que vraiment, j’en étais désolé, mais je ne comprenais pas le tuto qu’il avait envoyé afin de déposer le devoir de mon fils de 13 ans. Vous avez bien lu, il faut des tutos pour déposer les devoirs à rendre. Un tuto de 3 pages ! Parce qu’hier, après avoir obtenu de mon fils qu’il fasse l’activité à l’écrit, je me suis découragé devant la complexité de la tâche… sortir le scanner, scanner le document, lire le tuto pour finalement ne rien comprendre et échouer, si près du but !

Il y a donc des choses que je ne maîtrise pas encore.

Mais ce matin, de bonne humeur, je me dis que je vais me pencher sur ce tuto, bien décidé à apprendre une nouvelle fonctionnalité de ce logiciel inventé par je ne sais quel esprit tordu dont l’éducation nationale – 50 ans que je les fréquente assidûment — regorge.

Petit rappel des évènements de la veille :

Vers 14h, ma fille de presque 17 émerge, les écouteurs aux oreilles, et nous rejoint à table – on s’est mis à l’heure espagnole.

—               Tu peux enlever tes écouteurs s’il te plait ?

—               Je suis en cours.

—               !?!

—               J’ai cours de géopolitique.

—               OK.

Ma fille déjeune donc en classe virtuelle, dans le jardin, sous le tilleul, tranquille. Puis va s’installer dans la chaise longue au soleil.

—               Ça va ?

—               Oui, je suis la seule à participer.

Pourtant, je ne l’entends pas parler.

—               Par messages ! me précise-t-elle.

L’école allongée au soleil dans une chaise longue… vous voyez, ce confinement, quel pied !

Quand elle termine son cours, 1h30 plus tard, on discute, comme j’aime le faire avec elle, surtout en géopolitique.

—               On n’a parlé que du covid, pas du tout de ce qui était prévu !

Je sais qu’elle adore son prof de Géopol.

—               Il me fait penser à toi ! elle me dit à chaque fois.

Et elle a été trop contente de me le présenter à la réunion parent prof, dans un autre temps. Son prof de Géopol est aussi prof de cinéma au lycée et j’ai eu le projet d’organiser avec lui les « 2è rencontres autour du court-métrage amateur » avec les élèves option cinéma— le deuxième évènement dans notre cité après Cannes —, mais l’actualité ne nous en a pas laissé l’occasion.

—               C’était intéressant ?

—               Oui. Je savais déjà tout, mais nous avons pas mal discuté. Je lui ai dit que le gouvernement profitait du covid pour passer des lois cheloux.

—               Quoi comme lois cheloux ?

—               Les trucs sur les applications de surveillance.

—               Il était d’accord avec toi ?

—               Oui, tout à fait !

—               Les gouvernements successifs ont détruit les services publics.

—               Tout à fait.

Et ce qui me met le plus en colère, c’est que les riches ne participerons pas à l’effort, que méthode pour ne pas compter sur ses doigtsceux qui se sont goinfrés de profits en essorant services publics et détruisant les codes du travail, ne débourseront pas un centimes pour rendre ce qu’ils ont volé. C’est nous qui paierons et surtout nos enfants avec la dette colossale qu’on leur colle dessus.

Je m’égare.

Avec ma fille de CP, on fait des calculs.

6 + 8 =

Elle compte ‘6’ sur ses doigts puis recompte ‘8’ et annonce le résultat.

J’essaie de lui expliquer depuis plusieurs une méthode pour ne plus compter sur ses doigts. Mais sans y parvenir.

Et dans son livre de math « pour comprendre les maths », en trois exercices, elle y arrive !

Incroyable !

******

11h ce matin, nous sommes installés devant la classe virtuelle, mon fils de 13 ans et moi.

Mais pas de lien.

Donc pas de classe virtuelle.

C’était une classe de math, prévue pour clore le chapitre statistiques avec des exercices.

—               On fait les exercices et on les envoie à ta prof ? je lui propose.

—               OK, me répond-il.

OK ?

Il se passe un truc !

Et il fait ses exercices !

—               Bravo, je le félicite chaudement.

Puis avec ma fille de presque 17 ans, on cherche à résoudre le programme de scratch.

Et bingo, la réunion de nos deux esprits fonctionnent à plein et nous y parvenons !

Bel effort !

3 jours de recherche !

Voilà, de belles et bonnes nouvelles !

De bonnes et belles choses.

On est bien à la maison, confinés.

Pourquoi retourner travailler ?

Pourquoi retourner à l’école ?

On n’a plus besoin de rien !

Tu veux le savoir ?

Pour ne pas terminer cons finis !

Pour éviter de virer gros con.

Pour lutter contre les cons !

Un cadeau de ma fille de CP pour finir

T’inquiète frérot, je gère !

25 avril, J-16 avant le 11 mai, ça s’agite, ça cogite, ça rejoue la scène — Bashung — ! Il n’y a que les collégiens qui continuent à douter de la reprise prochaine des cours.

Ce matin, dans notre engagement pour garder la maison rangée et vivable, je me décide à intervenir sur le lave-vaisselle qui affiche inlassablement F78 — erreur de pompe ou de moteur. Après avoir nettoyé le filtre, bidouillé les bras de lavage et après avoir constaté que le problème était plus profond, après avoir téléphoné au magasin où nous l’avons acheté — un petit magasin local afin de pouvoir compter sur eux pour nous dépanner — et avoir compris qu’un morceau de verre bloque probablement la pompe, que ce n’était pas sous garantie et que je pouvais donc m’en donner à cœur joie, après avoir regardé des tutos sur YT où démonter la pompe et le moteur se fait les doigts dans le nez, je me décide à opérer l’engin.

Première énigme : la pompe est-elle sur le côté ou en dessous de l’appareil ?

Je couche la bête sur le côté, elle se laisse faire gentiment.

Je repère deux vis. Et merde, ce sont des vis en étoiles à 6 branches.

Pour une fois, j’avais réuni à l’avance tous les outils, tourne-vis de différentes tailles, pinces, scie, perceuse, rouleau de corde, pince à épiler pour le fragment de verre, flacon stérile pour l’envoyer au labo d’anapath et pour relever les empreintes, une serpillère, une gourde, une couverture de survie, des bottes et une boussole.

Je n’ai pas de tourne vis en étoile.

La visseuse électrique !

Je redescends au garage, je la trouve et … ça marche.

J’ouvre la plaque sous mon pauvre lave-vaisselle, et je constate que — bien entendu —, ça ne correspond pas du tout aux promesses des tutos. Je repère vaguement la pompe et le moteur. Mais là où la pompe se déclipse d’un quart de tour sur YT, ici, elle est fixe. Et là où on dégage le moteur en tirant dessus, chez moi, il est attaché solidement à de nombreux éléments non identifiés.

Bon.

Je referme, penaud et déçu.

J’ai bien cru que j’allais épater mon épouse.

Eh bien non.

J’attendrais mardi, le jour où le réparateur travaille.

Je me promets de l’observer attentivement.

Et de me débrouiller seul la prochaine fois.

En attendant, quoi de neuf en ce samedi 25 avril ?

La classe virtuelle de mon fils de 15 ans d’hier matin ?

Il était à l’heure, a suivi sans trop de motivation les explications du prof de français qui a courageusement exposé les enjeux d’Antigone, la pièce de théâtre de Jean Anouilh. Le prof avait préparé des slides, des photos du livre, des réflexions, des notes.

La moitié de l’effectif seulement était présent.

Ce qui a un peu désespéré le prof.

—               Qui veut lire le prologue ?

Personne.

Je demande :

—               C’est quoi ton pseudo ?

—               Excecule HIP.

—               Pourquoi tu ne mets pas ton prénom ?

—               C’est plus marrant.

—               Mais comment tu veux que ton prof sache que tu as participé ?

—               On en fiche !

—               Mais pas du tout, l’assiduité va compter pour le brevet. Donc si tu ne donnes pas ton nom, le prof ne saura pas que tu es là. Et il te notera absent. C’est dommage, tu fais l’effort d’assister à la classe virtuelle, mais pour rien !

—               Ah ouais.

Son téléphone ne fait qu’annoncer des notifications de je ne sais quelle application — probablement snap.

—               Tu veux que je prenne ton téléphone pour t’aider à te concentrer ?

—               Ah non, je suis en lien avec toute ma classe.

—               Tu sais que tu es comme au collège, sans téléphone, attentif.

—               Mais tu sais bien qu’on bavarde en classe ! dit mon fils de 13 ans qui joue à la PS4 dans son coin.

—               Tu devrais en profiter pour travailler, toi aussi, au lieu de jouer ! je lui réponds.

—               Ah non, c’est mort, je ne travaille pas le matin.

Le prof pose des questions.

—               Tu n’essaies pas de répondre ?

—               Je n’ai pas de micro.

Ça règle les problèmes.

Et comme il bricole je ne sais quoi, j’interviens encore :

—               Écoute ce que dit le prof, profites-en !

—               Tu fais que râler ! Comment tu veux que j’aie envie de me concentrer si tu fais que me reprocher des trucs !

Il a raison.

Je descends.

Ma fille de CP m’attend pour faire sa page d’écriture. « oi ».

—               Tu me dictes les syllabes ?

J’entends la voix du prof de français, tout a l’air de bien se passer.

—               « poi », « loi », « doi »

Je remonte voir là-haut.

Mon fils est sur son téléphone.

—               Donne-moi ton téléphone !

—               Mais laisse-moi tranquille ! Dès que tu montes, c’est pour m’engueuler !

Je redescends.

—               Papa, reste avec moi ! me demande ma fille de CP.

—               Tu es grande, tu peux très bien avancer seule.

—               Non, je veux que tu restes là.

Alors je sors mes aquarelles et je peins à côté d’elle.

Je suis dispo si elle a besoin, je suis près d’elle, mais elle travaille tout de même en autonomie. Elle avance bien.

Et mon fils descend pour m’informer que la classe virtuelle est terminée.

—               Ça s’est bien passé ?

—               Ça va.

—               Tu as appris des choses intéressantes ?

—               Bof.

—               Antigone te passionne, maintenant ?

—               Non.

Sourire.

Je pense au prof qui se casse la tête pour faire découvrir des notions nouvelles à ses élèves.

Et les mêmes élèves qui n’en ont rein à battre.

Dur.

D’où vient ce manque d’ouverture ?

Ils n’ont aucun effort à faire, le prof leur sert le repas tout fait.

Mais même pas ils écoutent…

Et mon fils de 13 ans ? Sa SVT à finir ? Ses maths et son français ?

—               Pas tout de suite.

—               Quand ?

—               Plus tard.

Je sais, c’est pas bien, c’est pas comme ça qu’il faut faire, ce n’est pas à eux de décider.

Au déjeuner, mon fils de 15 ans me dit :

—               Demain, tu me réveilles à 10 heures ?

—               OK.

—               J’aime bien avoir la matinée pour faire les devoirs et être libre l’après-midi.

—               Génial ! je m’écrie ? Tu as tout à fait raison. Le matin, on est mieux. C’est motivant de savoir qu’on est tranquille tout le reste de la journée.

Après le déjeuner, mon fils de 13 ans vient s’assoir à côté de moi.

Et on fait les maths : la médiane d’une série. Vous vous en rappelez, vous ?

« On classe les valeurs de la série statistique dans l’ordre croissant : si le nombre de valeurs est impair, la médiane est la valeur du milieu. S’il est pair, la médiane est la demi-somme des deux valeurs du milieu. »

Et on enchaîne sur le français. Les préfixes et les suffixes. « Importer, reporter, reportage… », « apprendre, reprendre, apprentissage … »

—               Tu n’écris rien ?

—               Non, je le fais à l’oral.

Au fond de moi, je décide de laisser faire.

Il travaille, c’est le principal.

J’enverrai un message aux profs pour leur dit que Titouan travaille.

Mais qu’on ne rend rien.

C’est notre accord tacite.

—               Et voilà !

—               Je te félicite.

Il s’étire et me regarde.

—               Tu connais pas ça, mais j’adore cette impression d’avoir fini mes devoirs !

—               Tu me fais marrer !

Bon, ce matin, pris dans un truc, je n’ai pas pensé à réveiller mon fils.

—               Tu as oublié de me réveiller ? Pour une fois où je suis motivé ? Tu es sérieux ?

—               Tu peux mettre un réveil !

Mais il attaque ses devoirs, déterminé.

—               Tu as quoi à faire ?

—               Un exposé à présenter en 3 minutes.

—               Génial.

—               Génial ?

Il me regarde comme un extra-terrestre.

Quand il redescend, je lui demande :

—               Alors, cet exposé ?

—               C’est fait.

—               Tu as choisi quoi ?

—               Le Camp des Milles.

—               Tu veux nous présenter ton exposé ?

—               Non.

—               Tu nous expliques en 2 mots ?

—               C’est le camp de concentration d’Aix-en-Provence où ont été déportées 100 000 personnes.

C’est le camp qu’ils ont été voir en sortie scolaire dans les lointains moments où nous n’étions pas confinés. Sortie qui l’a beaucoup intéressé.

16h.

Qu’est-ce qu’ils font mes garçons ?

Mon fils de 15 ans fait son fameux dégradé américain à mon fils de 13 ans !

Ils s’engueulent :

—               Mais tu me fais mal !

—               Fais-moi confiance !

—               Mais ce n’est pas comme ça qu’il faut faire !

—               Eh frérot, fais-moi confiance.

—               Mais tu tiens la tondeuse à l’envers !

—               Ta gueule, tu me prends pour un blaireau ?

Mon épouse, qui se marre, lance alors :

—               Comme ça tu t’entraînes à coiffer des clients pénibles !

Mon fils de 13 se regarde dans le miroir :

—               Mais c’est pas droit !

—               C’est dur, qu’est-ce que tu crois !

Mon épouse lance :

—               Faut bien qu’il s’entraine !

—               Mais pas sur moi !

—               Sur qui alors ?

On rigole.

—               Tu comprends pourquoi les vidéos ça ne suffit pas !

—               Il va être haut ton dégradé !

—               Oh non !

—               Tu vois à quoi ça sert les études de coiffeurs ?

—               T’inquiète frérot, je gère !

Qui va oser ?

24 avril, J-17 avant le 11 mai, ça approche, il n’y a que les têtes en l’air pour ne pas voir ce qui se prépare.

Les défis de la matinée :

1/ lever mon fils de 15 ans à 9h30 pour une classe virtuelle de français à 10 heures. Thème : le 5è chapitre d’Antigone que mon fils n’a pas lu.

2/lever ma fille de CP, déjeuner, école à la maison de 10h à 11h.

3/j’ai un rendez-vous téléphonique à 11h.

4/appeler le réparateur de lave-vaisselle, ce bon lave-vaisselle, pièce maitresse de la maison, sans qui rien n’est plus possible et qui répète à longueur de temps F78, ce qui veut dire — d’après internet — problème de pompe. Ils parlent de coucher l’engin sur le côté et de l’ouvrir. Autant je me sens de faire l’exploration d’une plaie en couchant une personne sur le côté, autant je ne me sens pas d’opérer mon lave-vaisselle, comme ça, dans la cuisine, au milieu d’une flaque d’eau et d’assiettes sales des restes de spaghettis bolognaise.

5/convaincre mon fils de 13 ans de finir son SVT d’hier sur le débit cardiaque et le débit sanguin. Un diagramme de l’évolution du débit sanguin entre le repos et l’effort selon les organes. Débit qui baisse dans le tube digestif et les reins, qui reste constant dans le cerveau — Ouf ! mais peut-être pas chez tout le monde ! —, qui augment au niveau de la peau — Tu sais pourquoi ? — Pour la transpiration. — Exact ! —, qui explose dans les muscles grâce à l’ouverture des capillaires sanguins et qui est maximal au niveau du poumon. Travail qu’il m’avait promis de terminer avant le dîner d’hier, mais qu’il n’a pas pu finir, car l’ordinateur n’avait plus de batterie… — Et quand ta manette n’a plus de batterie ? — Ben quoi, c’est pas pareil…

6/convaincre mon fils de 13 ans de faire son travail d’aujourd’hui, espagnol, français, maths.

— L’espagnol, jamais de la vie. — Alors français et maths. — On verra, il faut déjà que je finisse mon SVT. — Il y a aussi la techno que tu n’as as faite. — La techno, c’est mort, ça sert à rien. — Français et maths.

En lui présentant espagnol, français et math, je sais qu’il va éliminer espagnol et qu’il fera — peut-être — français et maths. Si je lui annonce que le programme d’aujourd’hui est français et maths, sachant qu’il ne fera pas espagnol, il éliminera soit le français, soit les maths ? C’est comme quand on négocie une bagnole…

7/ réveiller mon fils de 15 ans à 9h30

Vous avez vu le merdier qui s’annonce pour la reprise de l’école ? Qui va oser mettre ses enfants à l’école le 11 mai ? Vous ? Moi ?

Quel maire va oser prendre le risque d’ouvrir les écoles ?

Quel préfet va oser donner le feu vert au maire pour ouvrir les écoles ?

Qui va être volontaire ?

Mon épouse a lu dans Le Monde ce matin qu’ils envisageaient de tester les enseignants avant les cours pour être certains qu’ils ne sont pas covid+.

On va tester les enfants aussi ?

Et comment on gère l’attente des résultats ?

Et qui va enfoncer l’écouvillon nasal de 5 cm dans le nez des enfants, déclenchant immédiatement saignements de nez, cris, pleurs et scènes de panique ?

8/ réveiller mon fils de 15 ans à 9h30.

D’ailleurs, c’est l’heure.

Le plus beau des cadeaux !

23 avril

J-18 avant le 11 mai, ça commence à s’agiter dans les chaumières, on voit bien que le nombre de Français atteints par le Covid baisse, que le déconfinement s’organise dans certains pays autour de nous, on voit bien que rien ne sera jamais plus pareil, mais que la pagaille guette, que les blagues fusent sur les réseaux, et qu’au final, ce que le Roi veut, le Roi, a !

En attendant, l’école à la maison se poursuit.

Pour ma fille de CP, relâche hier, anniversaire oblige.

Mais un rendez-vous est tout de même prévu avec sa maîtresse en visio-conférence.

Et là, ERRATUM : la maîtresse a bien donné du travail pour le mardi 21 avril, mais je ne l’ai pas vu, n’étant pas allé spontanément sur le blog qu’elle a mis en ligne spécialement.

À 13h30, la maîtresse est présente, avec deux autres de ses petits camarades.

Ma fille est prête et tient un livre posé devant elle. Elle a gardé son pyjama ! Le rêve, l’école en pyjama !

C’est trop mignon.

Elle est impressionnée de retrouver sa maîtresse, mais très vite, elle est à l’aise. Elle adore sa maîtresse. Mais elle est un peu gênée parce que — occupé à suivre Christine et Mathias sur France4 —, on a un peu beaucoup zappé le travail qu’elle nos avait laissé.

—               Est-ce que vous allez bien ? Je suis très heureuse de vous voir ! Les parents, vous pouvez laisser vos enfants, je m’en charge !

Ok.

Je m’éloigne dans la chambre de ma fille de presque 17 ans qui se réveille à peine. De là, j’entends ce qui se passe dans la classe virtuelle.

—               Est-ce que vous avez préparé un texte à lire ?

—               ouiiiii !

—               Qui veut commencer ?

Ma fille se propose.

Je trouve ça génial. Elle que j’imagine si timide et qui avait l’air si impressionnée, elle se lance la première. En écrivant ces lignes, je pense à Tris, l’héroïne de Divergente qui a toujours rêvé de rejoindre la faction des Audacieux et qui saute la première dans la fosse, elle, discrète et réservée, issue de la faction des Altruistes.

—               Qu’est-ce que tu as choisis comme livre ?

—               « Le Loup qui n’aimait pas Noël ».

—               Vas-y, nous t’écoutons.

—               Ce matin-là, quand Loup se réveilla, tout était blanc dans la forêt. Enchanté, il s’habilla chaudement et sortit se promener.

J’écris ce passage de mémoire, mais comme on l’a pas mal lu et relu, et qu’il est assez court — ma fille ayant eu la flemme d’aller un peu plus loin —, je m’en souviens.

—               Merci pour ta belle lecture.

Elle est formidable cette maîtresse, bienveillante, douce, à l’écoute, encourageante, souriante.

Les petits camarades de ma fille expliquent ensuite ce qu’ils ont compris — reformulation et compréhension de la lecture —, puis lisent leurs textes.

Pendant ce temps, j’ai ouvert l’ENT, retrouvé — assez difficilement — le travail de physique de la veille que mon fils de 13 ans avait refusé de faire. Je l’appelle et le voilà qui se traîne jusqu’à moi avec une peine et une motivation débordante.

—               Allez, les volumes.

Cache ta joie, fils.

On prend une épuisette — mince, lapsus, je me vois déjà à la plage ! — une éprouvette graduée et contenant un liquide coloré, on note le volume initial, on plonge un corps solide dans l’éprouvette, on note le volume total et hop, on obtient le volume du solide !

Génial.

—               Et alors, maugrée mon fils.

—               Et alors rien, c’est une des manières de mesurer le volume d’un solide. Regarde si on plonge un poids de 100 grammes et un poids de 200 grammes, et bien ?

—               C’est le double.

—               Tu as tout compris, le volume et le poids sont proportionnels !

—               Formidable, je retourne jouer.

—               Hep, pas encore. Qu’est-ce qui est plus lourd ? Un kilo de plume ou un kilo de plomb ?

—               Le plomb.

—               Pourquoi ?

—               Parce qu’il est plus lourd.

—               Tu es certain ? Notion de densité : plus un corps est dense, plus son volume est petit.

—               Je peux partir ?

—               Pas encore. Il reste la masse volumique.

—               Qu’est-ce que j’en ai à battre de la masse volumique !

Du côté des CP, chacun raconte son meilleur souvenir de confinement.

Ma fille :

—               C’est quand j’ai ouvert mon cadeau d’anniversaire !

Son camarade :

—               C’est quand j’ai joué à des jeux de société avec mon Papa et ma Maman.

—               Et vous avez joué à quoi ?

—               … je me rappelle plus…

Et la dernière :

—               Moi, c’est quand j’embête ma Maman !

Et tous entonnent la chanson de ‘joyeux anniversaire’ à ma fille.

Elle trop contente.

Mais aussitôt les garçons s’en mêlent et viennent chanter. Mon fils de 15 ans sort de sa tanière et vient faire le pitre tandis que celui de 13 ans jailli lui aussi.

—               La masse volumique ! je rappelle à l’ordre.

—               J’ m’en bas les couilles de la masse volumique, répond mon fils du tac au tac.

—               C’est la masse sur le volume.

—               Ok, j’y vais.

—               Encore une minute, il y a des exercices !

J’arrive à le tenir deux minutes et il s’échappe.

—               Il y a de la techno à faire !

—               Jamais de la vie je ferai de la techno !

Bon.

On aura au moins approché la notion de masse volumique.

Masse volumique.

Pas très excitant, faut en convenir.

Même assez repoussant comme notion, non ?

À quoi ça sert de savoir que la masse volumique de l’argent est de 10,5.

Vous le savez, vous ?

Et d’abord, 10.5 quoi ? Vous les connaissez les unités de masse volumique ?

Mon fils de 15 ans se pointe.

—               J’ai fait tous mes devoirs. Et comme vous ne me croyez jamais, j’ai tout pris en photo.

Ok.

Tous les devoirs en 30 minutes, pourquoi pas. On vérifiera.

Du côté des CP, la maîtresse conclut :

—               J’ai été ravie de travailler avec vous, merci. La prochaine fois, on se voit en vrai !

Pas de nouvelle viso ?

Dommage, je trouvais que c’était chouette. Redonner du goût. De l’envie. Se remettre dans la réalité.

Je vais envoyer un message à la maîtresse.

En tout cas, elle a l’air déterminée à les revoir.

Chouette.

Blanquerre a l’air décidé à faire reprendre les CP et les CM2 en demi-classe dès le 11 mai, mais sur décision du maire et du préfet. Dans notre village, le nouveau maire a été élu au premier tour avec 70% des voies, balayant la liste de l’ancien maire. Mais le nouveau n’a pas encore pris ses fonctions — pas avant fin mai, d’après ce que je sais. Donc c’est l’ancien maire qui gère. Mais le nouveau n’entend se la laisser compter. Ambiance. Amusez-vous bien les amis pour prendre la décision de rouvrir les écoles ! N’oubliez pas que vous engagez votre responsabilité pénale pour « mise en danger d’autrui ! »

Tiens, d’ailleurs écoutons ce que dis notre Premier ministre à ce propos :

Enfin une explication claire, merci !

Gepostet von Matthieu Deshayes am Donnerstag, 23. April 2020
https://www.facebook.com/matthieu.deshayes.73/videos/1552396818249186/

Bon, trêve de plaisanterie.

Il y en a une qui ne plaisante pas, c’est la masse volumique.

Mais ça fait longtemps que mon fils de 13 ans a relégué cette noble notion au rebus des méandres les plus sombres de son cerveau. Inscrite au registre des pertes et tracas. Circulez !

Quand mon épouse rentre de l’hôpital le soir, et qu’elle demande à ma fille de CP comme s’est déroulée sa visio, ma fille répond :

—               Très bien, mais les garçons sont venus me foutre la honte.

Sacrés garçons.

Et le meilleur meilleur meilleur moment de la journée, c’est quand ma fille de presque 17 ans, mon fils de 15 et celui de 13 sont venus proposer à leur petite sœur de venir regarder un dessin animé avec eux.

Alors là, ses yeux se sont illuminés.

Après le dessin animé, elle est venue nous confier :

—               Je regardais Moi Moche et Méchant. Je leur ai demandé s’ils voulaient venir le regarder avec moi, ils m’ont dit non. Puis je les ai entendu discuter dans la cuisine « c’est son anniversaire… » Et ensuite, ils m’ont proposé de regarder Cars2 ensemble.

C’est pas le plus beau des cadeaux d’anniversaire ?

Une chanson pour finir ?

Enorme! Merci!

Gepostet von Matthieu Deshayes am Donnerstag, 23. April 2020
https://www.facebook.com/matthieu.deshayes.73/videos/1552399951582206/