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Le coin du philosophe confiné

Question : est-ce que vous donneriez de l’argent à votre ado pour qu’il aille acheter des cigarettes ?

Cela suppose que vous sachiez qu’il fume.

Cela supposerait aussi que vous acceptiez qu’il fume.

Mais si vous n’acceptez pas qu’il fume, il fumera tout de même.

Et si vous ne lui donnez pas d’argent pour qu’il achète des cigarettes, il va « se démerder » pour trouver lui-même des cigarettes.

C’est-à-dire qu’il va sortir aller voir ses copains pour se procurer des cigarettes.

Il sortira dès que vous avez le dos tourné. La nuit pendant que vous dormez.

Il va utiliser n’importe quel prétexte pour sortir.

Que vous allez être à nouveau sur son dos 24h/24 alors que la pression était un peu détendue de ce côte-là.

Ça veut dire aussi que du coup il refuse catégoriquement de faire ses devoirs, par mesure de représailles.

Il va donc sortir.

C’est-à-dire qu’il va enfreindre les règles de confinement.

Et que vous le savez.

Et que vous êtes responsable de votre ado.

Donc responsable de son infraction.

Alors, est-ce que vous donnez de l’argent à votre ado pour qu’il aille acheter des cigarettes ?

Ils m’ont eu…

Ils m’ont eu…

Au risque de vraiment vous lasser, j’aimerais tout de même vous raconter ce qui s’est passé hier en fin d’après-midi.

—           Les garçons, supposons que vous sortiez voir vos copains avec vos trottinettes. C’est bien entendu une simple supposition, une hypothèse qui n’aura jamais lieu. Mais supposons donc que vous sortiez, est-ce que vous resteriez loin de vos copains ?

—           Ben oui bien sûr, on est pas bête, on a compris.

—           Ok. Est-ce que vous échangeriez vos trottinettes ?

Silence.

—           Est-ce que vous prêteriez la trottinette que vous avez amenée de la maison à un copain ?

—           Ben oui.

—           Et ensuite, est-ce que vous rapporteriez la trottinette à la maison ?

—           Ben oui.

—           Même si votre copain l’a touchée ?

—           Ils sont pas malades nos copains !

—           Comment tu le sais ?

—           Ben ça se voit.

—           Et pourquoi vous sortez avec vos copains alors que je vous l’ai interdit ?

—           On est pas sorti.

—           Vous êtes pas sorti ?

—           Qui te l’a dit ?

—           Peu importe. Vous êtes sortis ?

—           On n’en peut plus, tu comprends ? On n’en peut plus !

—           Mais si je comprends…

—           Toi aussi, tu étais dehors !

Eh oui, moi aussi j’étais dehors.

Profitant de cette belle fin de journée pour aller me balader avec mon épouse et mon chien.

Mon chien qui tourne en rond et commence à creuser des galeries dans le jardin. Bientôt, on va pouvoir vivre sous terre.

—           Je sais, j’étais dehors.

Je réfléchis.

—           On t’a proposé de venir avec nous.

—           Mais c’est pas avec vous qu’on a envie d’être. Vous, on vous voit toute la journée. On a envie d’être avec nos potes ! Avec nos potes !

—           Je comprends. Je comprends très bien.

—           Tu ne comprends rien du tout. Tu t’en fiches de tes potes !

Je m’en fiche de mes potes ?

—           Pas du tout. On s’appelle, on fait des visios, des skypes.

—           C’est pas pareil.

—           Non, ce n’est pas pareil. Mais c’est déjà pas mal.

—           Laisse-tomber, j’en ai marre.

—           Je ne vous empêche pas de sortir, je vous empêche de voir vos copains. Parce qu’on essaie collectivement de lutter contre la propagation du virus. Et qu’en voyant tes amis, tu risques de transmettre le virus.

—           Je veux voir mes potes.

—           Tu ne peux pas.

—           Pourquoi ?

—           Parce que.

—           Parce que quoi ? C’est pas ma faute si on réduit le nombre de lit en réanimation depuis 20 ans malgré les appels au secours des professionnels de santé, ce n’est pas ma faute si on transforme le système de soin en industrie du soin, pas ma faute si les gouvernements successifs n’ont jamais imaginé une probable épidémie issue des conditions ignobles d’élevage des animaux, pas ma faute s’ils ont bazardé toute la réserve de masque constituée après la menace H1N1 que tout le monde a oubliée – mettant en danger des milliers de soignants, pas ma faute si les hautes autorités n’ont pas remarqué que les Coréens et les Chinois avaient développé des millions de kits pour organiser un dépistage massif au sein de leur population et que nous n’avons – nous, Français, champions du monde de la connerie, rien fait, nous contentant de ricaner bêtement sur les tribulations de ces imbéciles de fourmis chinoises, pas ma faute s’ils n’ont pas d’autres moyens pour sauver leurs fesses que de déclarer la guerre et de confiner leur population docile et soumise à une mesure démente, pas ma faute si personne n’a les couilles de leur rentrer dans le lard, à ces incompétents qui se prennent pour des chefs de guerre, mais qui n’obéissent qu’aux ordres du CAC40 et à leurs propres intérêts, aux ordres de tous les prédateurs de notre pauvre planète, pas ma faute si la planète se venge en tentant de se débarrasser de cette humanité stupide, cupide, aveugle et méchante. C’est ça en fait. La terre lutte contre cette épidémie d’hommes et de femmes qui se répand sur toute sa surface, la souille, la détruit, la gâche. Elle lutte contre le cancer qu’est cette saleté d’humanité.

Bon, mon fils n’a pas dit ça exactement comme ça.

Il a résumé par un simple :

—           J’en ai rien a foutre de votre virus.

Ça va être long, très long…

Et je vais finir par me lasser.

Et vous aussi.

Tant pis, c’est ma mission.

–          Papa, je peux aller courir cette après-midi ?

–          Oui, si tu y vas tout seul.

–          Ben non, j’y vais avec mon frère.

–          Vous n’allez pas rejoindre des copains ?

–          Non.

–          Sûr ?

–          Oui.

–          Bon alors pourquoi pas.

C’est alors qu’intervient ma fille de 7 ans :

–          Moi j’ai entendu leur copain dire qui allaient se rejoindre…

Silence gêné.

–          La poucave !

–          Balance !

–          C’est vrai, ça ? je demande.

–          Non. On y va seul.

–          Je ne vous crois pas. Vous restez là.

–          Mais je vais exploser si je ne vois pas mes copains !

–          Je sais, mais ce n’est pas possible.

Puis je rembobine.

–          En fait, vous m’avez menti !

–          Normal, me répond mon fils de 13 ans. Si on te demande, tu vas répondre que tu ne veux pas.

–          Normal, c’est interdit de sortir. Vous savez qu’il y a des gens en garde à vue pour « mise en danger d’autrui ? » et qu’ils risquent 1 an de prison et 15 000 euros d’amende. Et que le Rassemblement National demande la mise en place d’un couvre-feu pour que les forces de l’ordre puissent intervenir sans se justifier et que les jeunes rentrent chez eux comme « les honnêtes gens ».

– Tu exagères, comme d’habitude.

– Et l’amende de 135 euros?

– On s’en fiche, c’est toi qui paie.

Ça les rattrape !

Tout allait bien.

Tout le monde était calme.

Et puis un copain des garçons est passé dans la rue.

– Qu’est-ce que tu fais dans la rue ?

– Je cours !

Ni une, ni deux !

Mon fils de 13 ans enfile ses baskets.

– Qu’est-ce que tu fais ?

– Je vais courir.

– Tu n’as pas le droit.

– J’étouffe, il faut que je sorte me défouler.

– Et tu vas où pour te défouler ?

– Je monte au bout de la route.

Je me marre.

– Tu me prends pour un gringo ! Tu crois que je ne vois pas que t’as envie de rejoindre ton copain.

– Mais pas du tout.

– D’ailleurs, il va courir où, ton copain.

– Il va rejoindre un pote là-haut.

– Sérieux ?

– Ben quoi ?

Ben rien.

Rien du tout.