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la rivière des sombres pensées, chapitre 3

—        Ah, Aurélie, tu es là !

Émeric, le regarde vide, les traits défaits, vautré sur son fauteuil en cuir vide sa tasse de café.

Tout le monde est là.

La tension est palpable.

—        Reprends où on en était, s’il te plait, poursuit Émeric.

Aurélie reste debout. Elle pose les deux mains sur la grande table ovale, doigts bien écartés, inspire, le regard concentré sur le tas de feuille noircies qui encombrent le centre du plateau et sourit.

Dans un discours concis, elle résume les idées générales du scénario de la série en cours. Les personnages, les crises, les enjeux. Elle énonce ensuite les différents points de blocage, les propositions, les idées qui avaient été évoquées.

Elle rappelle les règles. Écouter, écrire, attendre son tour. Et surtout, aucun commentaire.

Émeric allume une cigarette.

Personne ne pense à lui reprocher son geste.

Aurélie sait qu’il a tout donné à cette série. Septième et ultime saison. Derniers épisodes. Il veut que la fin éclate en une apothéose magnifique dont le monde entier se souviendra pendant des décennies.

OK.

Mais rien ne lui convient.

Aucune idée n’est assez pittoresque, originale ni digne d’une fin.

Rien est assez bon.

Émeric, showrunner de génie, épuisé, vidé, squelette amaigri, ombre de lui-même, consumé par l’excitation et la tension, dévoré par le succès, transformé en dictateur impitoyable, paralyse son équipe par sa déchéance et par son effondrement.

Il est temps que tout ça finisse.

L’envie — qui a dynamité les codes du genre en France, soulevé des montagnes, dressé des armées, suscité tant d’énergie et d’épisodes fabuleux —, l’envie n’y est plus.

Aurélie détaille chaque acteur de cette fabuleuse machine à écrire aujourd’hui en panne.

Émeric, le commandant, à un bout de la table, dirige l’écriture d’une poigne de fer, Aurélie, sa précieuse assistante, à ses côtés. À gauche, les assistants de production, silencieux. À droite, le coordinateur d’écriture. Suivent les auteurs d’épisodes, les dialoguistes, les auteurs junior qui rédigent les scènes et les stagiaires. En tout vingt-six personnes au service du scénario.

Vingt six personnes embourbées dans le marais d’une situation crispée d’où ils ne parviennent pas à s’extraire.

Roland, le coordinateur, celui qui a tout noté, chaque mot depuis huit longues années, la mémoire de la série demande la parole.

Émeric fait un geste du menton.

—        Notre héros, le Capitaine de Police Delisse, après l’erreur qu’il a commise se retrouve donc mis à pied par sa hiérarchie, lâché par ses collègues qui ne supporte plus sa morve, sa violence et son sale caractère, rejeté par tous, vomi par sa famille, au plus bas physiquement, au bord du gouffre. Il ne vit plus que la nuit, refusant de sortir le jour.

S’adressant à l’équipe, il poursuit :

—        On le remonte ou on le coule ?

Certains y verront un cliché un peu éculé.

D’autres devinent Émeric lui-même derrière l’image du vieux flic aculé.

Aurélie, elle — c’est décidément la journée des visions — y décèle des traits paternels. Son père, lui-même Commandant à la Brigade des Mœurs, pris en train de dealer la drogue qu’il avait saisit la nuit même, son père déchu, viré de la Police comme un paria, son père ivre qui ne sort plus de chez lui sauf pour aller bricoler sur son bateau. Jusqu’à la noyade ratée de sa fille. Jusqu’à sa disparition en mer en lendemain.  

Aurélie poursuit alors, comme se parlant à elle-même :

—        Delisse décide de se rendre au port pour rencontrer un vieux copain, probablement la dernière personne à qui il peut encore parler. Ils boivent un verre. Delisse va ensuite se balader vers les bateaux, s’avance sur un ponton passablement ivre. Arrivé à la hauteur d’un voilier vieillot, il regarde une petite fille qui joue seule dans le carré arrière. Elle brandit sa poupée par-dessus bord et se fait peur en faisant semblant de la lâcher. La poupée tombe par maladresse et la gamine, affolée, se penche pour tenter de la rattraper. Elle se penche tellement qu’elle tombe à la mer à son tour. Elle se débat mais coule inexorablement. Delisse n’a que le temps de la repêcher par le bras et la remonte sur le ponton, trempée et hurlante. Il croise alors le regard du père de la fillette qui se précipité, terrorisé, sa détresse gravée sur les traits, la quasi-folie au fond de ses yeux. Le père le remercie mille fois, prend sa fille dans ses bras, lui abandonne le voilier et s’éclipse, l’assurant ne jamais pouvoir s’approcher à nouveau de la mer. Delisse va apprivoiser le bateau, apprendre à le manœuvrer et à le sortir par tous les temps — l’occasion de magnifiques images de tempête. Il va ainsi se confronter au plus noir de lui-même et va comprendre sa véritable erreur.  

Silence dans la salle.

L’émotion qui transparait dans la voix d’Aurélie bouleverse l’assemblée.

—        Ça sent le vécu ton truc, non ? lâche Émeric.

Il déplie sa grande carcasse, fait le tour de la table, se perd dans la contemplation de la pluie qui tambourine contre la vitre.

Puis il se retourne et dit :

—        OK, ça peut marcher, on rebondit sur le coup du voilier et on termine en beauté.

Aussitôt, toute l’équipe se remet en branle, excitée et fébrile, comme si elle attendait le coup de sifflet du chef depuis trop longtemps, les idées fusent et le coordinateur sourit.

—        Vous allez l’avoir votre fin en feu d’artifice, je vous le garantis !

La rivière des sombres pensées : épisode 2

D’aussi loin qu’elle se souvienne, Aurélie a toujours ressenti une certaine appréhension pour l’eau.

Mais ce matin, le sentiment qui l’anime est plutôt de l’agacement. Une pluie diluvienne et discontinue s’abat sur le pare-brise de son véhicule. La visibilité est réduite, tout comme la vitesse sur la voie rapide. Ni le balai vigoureux des essuie-glaces ni la climatisation ne réussissent à venir à bout des trombes d’eau et de la buée qui envahissent les vitres.

Bien entendu, Aurélie est en retard.

Mal remise de sa mauvaise nuit, la fatigue lui serrant les tempes et la nuque, peu efficace pour réveiller ses filles, les aider à s’habiller, préparer les petits déjeuners et les affaires de la journée, trempée une première fois pour rejoindre la voiture, puis une seconde en poireautant devant la porte de l’école primaire fermée depuis cinq minutes, la main crispée sur la sonnette, regard exaspéré du directeur — entrez les filles, allez, dépêchez-vous —, elle subit maintenant les assauts de la pluie et les lenteurs de la circulation.

Elle ne supporte pas les plaintes du monde à la radio et éteint.

Seuls les couinements des essuie-glaces rythment le silence de l’habitacle.

Elle repense aux paroles de sa fille Héloïse, ce matin, la bouche pleine de céréales.

—        J’ai rêvé cette nuit qu’on allait chez Tonton Pierrot et qu’on croisait la méchante de la Petite Sirène, tu sais, celle qui lui vole sa voix. Elle tombait de ma bouche. Et il y avait aussi Clara. Elle lisait un livre blanc marqué de lettres noires U L I A. C’était un livre sur les muets.

Aurélie avait écouté distraitement le bavardage d’Héloïse, davantage préoccupée par la gestion et l’organisation du temps.

Le rêve de sa fille lui revient — allez savoir pourquoi maintenant. Entre les gerbes d’eau soulevées par les voitures, les halos rouges des freins, la lumière grise qui peine à éclairer la double voie, le lien entre la voleuse de voix, la chute de la bouche et le livre traitant des muets lui apparait comme une évidence.

Les rêves.

Le langage des rêves.

Elle sourit, attendrie une nouvelle fois par ses filles. Puis son sourire disparait, remplacé par les regrets, honteuse de ne pas leur consacrer plus de temps, sans cesse assaillie par le quotidien, fatiguée, de mauvaise humeur, incapable de dégager un moment à passer avec elles.

Les premiers contreforts sombres de la ville se dressent dans la grisaille et la coupent dans ses ruminations.

Son bureau n’est plus loin maintenant, la prochaine sortie, 100 mètres sur la gauche, parking souterrain, enfin à l’abri du déluge, trouver une place, laisser la voiture dégoulinante.

Les Jours d’Après Production

Ascenseur, 13e étage.

Pas peur de la superstition dans cette boite, pense-t-elle à chaque fois.

Et dans cette cabine transparente, travelling vertical rapide, capsule qui quitte la terre et la boue pour atteindre les étoiles, une vision la traverse. Le bateau de son père, un voilier vieillissant de 15 mètres, amarré à son emplacement dans le port de Fécamp. Et elle, petite fille de 3 ans à peine, jouant avec ses poupées dans le carré arrière. Que se passe-t-il exactement ? Une poupée bascule-t-elle à l’eau ? Elle n’a que les suppositions et les interrogations désolées de son père, occupé à régler les retours de drisse sur le pont avant. Aurélie tombe à l’eau, se débat et coule secrètement.

Elle ne doit sa survie qu’au passage d’une jeune régatier qui, sans réfléchir, se précipite, s’allonge, plonge le bras dans l’eau pour la saisir et la repêcher, la relève et la remet sur pied, rincée, les yeux débordant d’effroi et d’incompréhension. Et puis son père qui saute sur le ponton, blême, tremblant, la serrant contre lui, oubliant d’en remercier le jeune garçon.

La discrète sonnerie annonce l’arrivée au 13e étage.

Aurélie sort de l’ascenseur et, sans un regard vers l’immense affiche du dernier film qui trône dans le hall et fait la fierté de la société de production, emprunte un couloir sur la droite et pousse une porte sur laquelle est inscrit SCÉNARISTES en lettres jaunes.