Aurélie déboule dans la rue et, à travers la rivière de larme qui lui brouille la vue, le cœur battant, la nausée vissée au creux du ventre et un lac de bile acide cuisant au fond de la gorge, cherche Quieterie.

Elle est bien là.

Mais la stagiaire n’est pas seule.

Elle enlace un homme et échange avec lui un baiser fougueux.

Aurélie se fige, foudroyée.

Elle souhaite fuir, mais ses pieds restent vissés au sol.

L’homme que Quieterie embrasse si passionnément n’est autre que Roland, le coordinateur d’écriture, le numéro trois de la série.

Paralysée comme une idiote qui se retient de vomir, Aurélie lutte contre elle-même pour s’arracher à cette situation stupide.

Elle est cette petite fille qui se précipite, ardente et si vulnérable, vers les adultes à la recherche d’une consolation et qui est fauchée brutalement dans son élan, piégée par sa propre candeur.

La rage remplace la stupéfaction.

Et quand elle parvient à s’arracher enfin à sa pesanteur, c’est pour apercevoir le regard de Quieterie. Coup d’œil volcanique et étincelant.

—        Aurélie !

C’est Roland qui la rejoint au pas de course.

—        Viens boire un café avec nous !

Le ton amical et chaleureux du coordinateur la retient.

Elle scrute son visage avec méfiance. Pas d’hostilité. Ses traits sont souriants et bienveillants, ses bras ouverts en une posture accueillante.

Aurélie capitule. Elle a besoin d’un remontant. Ils rejoignent Quieterie et se dirigent vers le bistrot.

—        Un café, commande Roland.

—        Pareil, dit Quieterie.

—        Un whisky, sans glace, demande Aurélie.

Roland la considère d’un air surpris. Tellement pas son genre.

Une moue inquiète remplace le sourire de Quieterie.

Ses yeux — deux diamants incandescents — l’interrogent. Ça s’est mal passé ? Raconte !

Elle ne peut pas, pas devant l’ami d’Émeric.

Elle avale son verre de whisky d’un trait.

L’alcool efface le gout de l’autre et réchauffe le fond de son ventre.

Elle soupire.

—        Comment va Émeric ? parvient-elle à articuler sans vomir.

—        Il est enfermé dans son bureau depuis la fin de la séance d’écriture de ce matin.

—        Il faut que je lui parle.

—        Ce n’est pas le moment.

—        C’est vraiment très important.

Roland pose sa main sur la sienne.

Marque un temps d’hésitation.

—        La série est foutue, finit-il par lâcher avec toute la peine du monde.

D’un bond, Aurélie se lève et traverse la rue au pas de course.

—        N’y vas pas ! entend-elle juste avant de s’engouffrer dans l’immeuble.

Elle appuie cent fois sur la commande de l’ascenseur — réalisant parfaitement l’inutilité des son geste— jusqu’à ce que les portes s’ouvrent enfin. Puis presse longuement sur le bouton indiquant le 16è étage, celui du bureau d’Émeric.

—        Hé ! Attends !

Avec un cri, et faisant preuve d’une grande souplesse, Quieterie parvient à s’immiscer dans la cabine juste avant le départ. Son visage est rouge et sa poitrine se tend, essoufflée d’avoir couru pour la rattraper.

Et sans pouvoir se retenir davantage, dans un élan puissant, les deux femmes se retrouvent unies, lèvres liées, mains nouées, ventres serrés, bassin collés, cheveux mêlés, larmes partagées, corps déjà inséparables.

C’est le spectacle que découvrent les collaborateurs du 16è étage, surpris, amusés, choqués ou émus, selon chacun.

Aurélie reprend ses esprits la première et, chancelante, sans avoir bien compris ce qui vient de se produire, traverse le hall vers le bureau d’Émeric.

Mais les nouvelles vont vite et l’assistante du 16è barre le passage à la scénariste.

—        Vous n’êtes plus autorisée à entrer !

Aurélie ne tient pas compte de l’avertissement et la bouscule violemment.

—        Va dire à TGV d’aller se faire foutre.

Et comme deux types de la sécurité font leur apparition, elle s’élance en direction du bureau de son ami Émeric. Et la stupeur la frappe. Au moment où les deux malabars vont la ceinturer. Alors qu’elle a juste ouvert la porte et que des menaces retentissent de toute part. Elle aperçoit la tête du showrunneur gisant sur le bureau au milieu d’une flaque de sang ainsi que la gerbe rouge qui a éclaboussé le mur derrière lui.

Elle tombe.

Les deux musclés sur elle.

Et tous ceux qui courent derrière.

—        Pourquoi il a fait ça ? murmure Aurélie incrédule, la voix brisée, après quinze minutes d’absence mutique, assise contre un mur, les bras noués autour des genoux, le visage enfoui, insensible aux allées et venues des pompiers et à l’agitation due à l’intervention de la police.

Quieterie est blottie contre elle, silencieuse.

Aurélie, effondrée, fragile, écrabouillée, raconte alors à cette petite femme qu’elle connaît à peine mais dont elle se sent déjà si intime, l’entrevue avec GVG, la brutalité dont il avait fait preuve avec elle, la violence de son comportement, ses paroles méprisantes vers Émeric, le cynisme et le machiavélisme de ses projets.

Émeric était-il au courant ?

—        Roland ? souffle-t-elle.

—        Je m’en fout de Roland, répond Quieterie.

—        Il savait, tu crois ?

La stagiaire ne répond pas.

Il savait.

Quieterie pose sa tête contre la sienne.

—        Il t’a dit quelque chose ?

—        Non.

Et elle passe son bras autour des épaules d’Aurélie.

—        Viens, on s’en va.