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La rivière des sombres pensées : épisode 2

D’aussi loin qu’elle se souvienne, Aurélie a toujours ressenti une certaine appréhension pour l’eau.

Mais ce matin, le sentiment qui l’anime est plutôt de l’agacement. Une pluie diluvienne et discontinue s’abat sur le pare-brise de son véhicule. La visibilité est réduite, tout comme la vitesse sur la voie rapide. Ni le balai vigoureux des essuie-glaces ni la climatisation ne réussissent à venir à bout des trombes d’eau et de la buée qui envahissent les vitres.

Bien entendu, Aurélie est en retard.

Mal remise de sa mauvaise nuit, la fatigue lui serrant les tempes et la nuque, peu efficace pour réveiller ses filles, les aider à s’habiller, préparer les petits déjeuners et les affaires de la journée, trempée une première fois pour rejoindre la voiture, puis une seconde en poireautant devant la porte de l’école primaire fermée depuis cinq minutes, la main crispée sur la sonnette, regard exaspéré du directeur — entrez les filles, allez, dépêchez-vous —, elle subit maintenant les assauts de la pluie et les lenteurs de la circulation.

Elle ne supporte pas les plaintes du monde à la radio et éteint.

Seuls les couinements des essuie-glaces rythment le silence de l’habitacle.

Elle repense aux paroles de sa fille Héloïse, ce matin, la bouche pleine de céréales.

—        J’ai rêvé cette nuit qu’on allait chez Tonton Pierrot et qu’on croisait la méchante de la Petite Sirène, tu sais, celle qui lui vole sa voix. Elle tombait de ma bouche. Et il y avait aussi Clara. Elle lisait un livre blanc marqué de lettres noires U L I A. C’était un livre sur les muets.

Aurélie avait écouté distraitement le bavardage d’Héloïse, davantage préoccupée par la gestion et l’organisation du temps.

Le rêve de sa fille lui revient — allez savoir pourquoi maintenant. Entre les gerbes d’eau soulevées par les voitures, les halos rouges des freins, la lumière grise qui peine à éclairer la double voie, le lien entre la voleuse de voix, la chute de la bouche et le livre traitant des muets lui apparait comme une évidence.

Les rêves.

Le langage des rêves.

Elle sourit, attendrie une nouvelle fois par ses filles. Puis son sourire disparait, remplacé par les regrets, honteuse de ne pas leur consacrer plus de temps, sans cesse assaillie par le quotidien, fatiguée, de mauvaise humeur, incapable de dégager un moment à passer avec elles.

Les premiers contreforts sombres de la ville se dressent dans la grisaille et la coupent dans ses ruminations.

Son bureau n’est plus loin maintenant, la prochaine sortie, 100 mètres sur la gauche, parking souterrain, enfin à l’abri du déluge, trouver une place, laisser la voiture dégoulinante.

Les Jours d’Après Production

Ascenseur, 13e étage.

Pas peur de la superstition dans cette boite, pense-t-elle à chaque fois.

Et dans cette cabine transparente, travelling vertical rapide, capsule qui quitte la terre et la boue pour atteindre les étoiles, une vision la traverse. Le bateau de son père, un voilier vieillissant de 15 mètres, amarré à son emplacement dans le port de Fécamp. Et elle, petite fille de 3 ans à peine, jouant avec ses poupées dans le carré arrière. Que se passe-t-il exactement ? Une poupée bascule-t-elle à l’eau ? Elle n’a que les suppositions et les interrogations désolées de son père, occupé à régler les retours de drisse sur le pont avant. Aurélie tombe à l’eau, se débat et coule secrètement.

Elle ne doit sa survie qu’au passage d’une jeune régatier qui, sans réfléchir, se précipite, s’allonge, plonge le bras dans l’eau pour la saisir et la repêcher, la relève et la remet sur pied, rincée, les yeux débordant d’effroi et d’incompréhension. Et puis son père qui saute sur le ponton, blême, tremblant, la serrant contre lui, oubliant d’en remercier le jeune garçon.

La discrète sonnerie annonce l’arrivée au 13e étage.

Aurélie sort de l’ascenseur et, sans un regard vers l’immense affiche du dernier film qui trône dans le hall et fait la fierté de la société de production, emprunte un couloir sur la droite et pousse une porte sur laquelle est inscrit SCÉNARISTES en lettres jaunes.

La rivière des sombres pensées – épisode 1/3

Ce n’est pas possible.

Pas comme ça.

Ça ne peut pas se finir comme ça.

Ça suffit.

Aurélie ouvre des yeux hagards, effarée, la respiration courte et rapide. Des ombres courent sur le plafond. Ce ne sont que les feuilles du micocoulier du jardin agitées par le vent.

La chambre est calme.

La place d’ordinaire occupée par Côme, son compagnon, est vide.

Elle se redresse sur un coude.

Son cœur bat à tout rompre et son tee-shirt est trempé de sueur.

Le vent frémit dans les branches de l’arbre. Aurélie retrouve ses esprits lentement. Côme travaille cette nuit, il est de garde à l’hôpital. Tout est silencieux dans la maison.

Aurélie sait que cette fois elle ne va parvenir à se rendormir.

Elle se lève et se dirige dans le couloir à tâtons vers les chambres de ses deux filles. La première porte est celle d’Élise. Elle l’ouvre doucement et aperçoit le visage de sa fille faiblement éclairée par la lueur de la veilleuse. Aurélie s’approche jusqu’à entendre la petite respiration tranquille et sereine. Rassurée, elle s’éloigne, un sourire attendri sur les lèvres. Héloïse dort paisiblement elle aussi.

Aurélie est maintenant tout à fait réveillée et elle descend l’escalier pour se rendre à la cuisine. Elle sent la fraicheur du carrelage sous ses pieds nus, attrape un verre qui sèche près de l’évier et fait couler l’eau au robinet pour le remplir.

Pas encore tout à fait apaisée, elle s’assied à la table ronde et boit à petite gorgée, le regard perdu dans la pénombre du jardin à travers la baie vitrée.

Elle ne compte plus le nombre de fois que ce cauchemar vient la hanter.

Mais ce soir — est-ce l’absence de Côme ? — l’impression d’épouvante été si réelle qu’elle a du mal à se remettre de cette vision.

Aurélie marche le long d’une rivière en crue dont les eaux boueuses tourbillonnent en rapides effrayants. Le chemin est glissant et elle tient ses deux filles fermement par la main. Pourtant, à chaque fois, une des filles lui échappe, s’approche des eaux tumultueuses, glisse et tombe, immédiatement emportée par le courant. Aurélie hurle de terreur et se retrouve dans une situation impossible. Elle s’apprête à sauter à l’eau pour secourir son enfant entrainée par la rivière et l’empêcher de se noyer. Mais cela signifie abandonner son autre fille seule sur la berge dangereuse avec la certitude qu’elle va à son tour, sous l’effet de la panique, riper et basculer dans les rapides.

Et comme elle ne peut pas laisser sa première fille se noyer, elle ordonne à sa seconde fille de ne pas bouger, de s’assoir, de l’attendre. Elle se jette dans la rivière et, se retournant pour s’assurer que son enfant est en sécurité, voit son angoisse se réaliser. La petite, affolée, en pleurs, l’appelant de toutes ses forces, les bras tendus vers elle, s’approche des tourbillons, glisse et disparait dans les flots.

Aurélie se noie dans la folie et l’horreur. Toujours les mêmes questions : laquelle de ses deux filles secourir ? A-t-elle bien fait de sauter ? Va-t-elle perdre ses deux filles alors qu’elle aurait pu en préserver une ? Qu’aurait-elle du faire ?

L’angoisse emporte sa raison et elle se réveille la bouche pleine d’un cri silencieux, les yeux terrifiés, le cœur battant, les cheveux collés de sueur, le ventre tordu de douleur.

Elle se réveille et constate avec un vif soulagement qu’elle rêve, qu’il n’y a pas de rivière, qu’elle est dans son lit.

Elle peut respirer lentement, profondément.

Scrutant l’obscurité, elle se demande pourquoi s’inflige-t-elle un tel cauchemar ? Pourquoi se placer dans une situation aussi horrible ?

Et vient alors la question : que ferait-elle en vrai ? Laquelle de ses filles choisirait-elle de sauver ?

Une amie psychologue lui a expliqué il y a quelques jours que les rêves distillaient des messages issus principalement notre propre pensée. Et que dans le cas de ce cauchemar, il y avait lieu de s’interroger sur la signification de la rivière en crue, des enfants qu’elle tient par la main — en psychanalyse, il ne peut pas s’agir de ses filles, mais de segments d’elle-même, des fractions de son histoire —, se questionner sur la nature du choix à faire et qu’elle seule, Aurélie, possédait les clefs de l’interprétation des divers éléments du rêve.

Aurélie pose le verre vide sur la table.

Elle réfléchit, cherche, mais ne comprend pas ce que son esprit essaie de lui envoyer comme message. Elle ne saisit pas ce qui se joue derrière la perte de ses filles, ni pourquoi son cerveau s’adresse à elle avec cette métaphore horrible. Est-ce la représentation d’une partie d’elle qui meurt, d’un changement dans sa vie — mais elle ne voit pas lequel —, d’une peur issue de sa petite enfance ? La rivière sombre et tumultueuse symbolise-t-elle le cours de sa vie, précipitée, bousculée, menée au pas de course, sans jamais avoir le temps, dans un sentiment d’angoisse et perte de contrôle où elle s’épuise avec résignation ?

La pendule de la cuisinière indique 04 :14.

Une douleur d’anxiété dans la poitrine lui rappelle la densité de la journée qui l’attend et Aurélie décide de différer ses réflexions à plus tard et de retourner se coucher.