D’aussi loin qu’elle se souvienne, Aurélie a toujours ressenti une certaine appréhension pour l’eau.

Mais ce matin, le sentiment qui l’anime est plutôt de l’agacement. Une pluie diluvienne et discontinue s’abat sur le pare-brise de son véhicule. La visibilité est réduite, tout comme la vitesse sur la voie rapide. Ni le balai vigoureux des essuie-glaces ni la climatisation ne réussissent à venir à bout des trombes d’eau et de la buée qui envahissent les vitres.

Bien entendu, Aurélie est en retard.

Mal remise de sa mauvaise nuit, la fatigue lui serrant les tempes et la nuque, peu efficace pour réveiller ses filles, les aider à s’habiller, préparer les petits déjeuners et les affaires de la journée, trempée une première fois pour rejoindre la voiture, puis une seconde en poireautant devant la porte de l’école primaire fermée depuis cinq minutes, la main crispée sur la sonnette, regard exaspéré du directeur — entrez les filles, allez, dépêchez-vous —, elle subit maintenant les assauts de la pluie et les lenteurs de la circulation.

Elle ne supporte pas les plaintes du monde à la radio et éteint.

Seuls les couinements des essuie-glaces rythment le silence de l’habitacle.

Elle repense aux paroles de sa fille Héloïse, ce matin, la bouche pleine de céréales.

—        J’ai rêvé cette nuit qu’on allait chez Tonton Pierrot et qu’on croisait la méchante de la Petite Sirène, tu sais, celle qui lui vole sa voix. Elle tombait de ma bouche. Et il y avait aussi Clara. Elle lisait un livre blanc marqué de lettres noires U L I A. C’était un livre sur les muets.

Aurélie avait écouté distraitement le bavardage d’Héloïse, davantage préoccupée par la gestion et l’organisation du temps.

Le rêve de sa fille lui revient — allez savoir pourquoi maintenant. Entre les gerbes d’eau soulevées par les voitures, les halos rouges des freins, la lumière grise qui peine à éclairer la double voie, le lien entre la voleuse de voix, la chute de la bouche et le livre traitant des muets lui apparait comme une évidence.

Les rêves.

Le langage des rêves.

Elle sourit, attendrie une nouvelle fois par ses filles. Puis son sourire disparait, remplacé par les regrets, honteuse de ne pas leur consacrer plus de temps, sans cesse assaillie par le quotidien, fatiguée, de mauvaise humeur, incapable de dégager un moment à passer avec elles.

Les premiers contreforts sombres de la ville se dressent dans la grisaille et la coupent dans ses ruminations.

Son bureau n’est plus loin maintenant, la prochaine sortie, 100 mètres sur la gauche, parking souterrain, enfin à l’abri du déluge, trouver une place, laisser la voiture dégoulinante.

Les Jours d’Après Production

Ascenseur, 13e étage.

Pas peur de la superstition dans cette boite, pense-t-elle à chaque fois.

Et dans cette cabine transparente, travelling vertical rapide, capsule qui quitte la terre et la boue pour atteindre les étoiles, une vision la traverse. Le bateau de son père, un voilier vieillissant de 15 mètres, amarré à son emplacement dans le port de Fécamp. Et elle, petite fille de 3 ans à peine, jouant avec ses poupées dans le carré arrière. Que se passe-t-il exactement ? Une poupée bascule-t-elle à l’eau ? Elle n’a que les suppositions et les interrogations désolées de son père, occupé à régler les retours de drisse sur le pont avant. Aurélie tombe à l’eau, se débat et coule secrètement.

Elle ne doit sa survie qu’au passage d’une jeune régatier qui, sans réfléchir, se précipite, s’allonge, plonge le bras dans l’eau pour la saisir et la repêcher, la relève et la remet sur pied, rincée, les yeux débordant d’effroi et d’incompréhension. Et puis son père qui saute sur le ponton, blême, tremblant, la serrant contre lui, oubliant d’en remercier le jeune garçon.

La discrète sonnerie annonce l’arrivée au 13e étage.

Aurélie sort de l’ascenseur et, sans un regard vers l’immense affiche du dernier film qui trône dans le hall et fait la fierté de la société de production, emprunte un couloir sur la droite et pousse une porte sur laquelle est inscrit SCÉNARISTES en lettres jaunes.