Étiquette : réanimation

Nafissa

Jeudi matin, 5h45

Des compresses souillées de sang et de bétadine. En paquet. Éparpillées sur le sol. Comme les pétales de rose qu’on lance devant les mariés, retrouvés piétinés et fanés le lendemain de la fête.

Une sonde urinaire dans un coin.

Des instruments. Pinces, ciseaux, et d’autres dont elle ne connaît pas l’utilité.

Des seringues. Certaines vides, d’autres contenant encore des produits limpides ou blanc comme le lait.

Des draps roulés en boule, tachés de sang, jetés sous la fenêtre, recouvrant une couverture de survie froissée indiquant qu’il a sans doute fait froid.

Une planche brune munie de poignées, elle aussi maculée de sang, posée contre un mur. La planche sert pour les massages cardiaques, elle l’a parfois vue installée à la hâte sous le matelas du brancard pour rigidifier le plan de massage.

Des emballages déchirés, vides, à présent inutiles, jonchent la pièce de la même manière que les déchets trainent après que les étalages du marché aient été pliés, ne laissant qu’un terrain vague de cartons, feuilles de laitue noircies, fruits pourris, papiers, sacs plastiques. Elle peut apercevoir pêle-mêle des emballages de sondes, de drains, de seringues, de solutés à perfusion, de compresses, de pansements, de sets divers, voies centrales, cathéters artériels, drains thoraciques.

Une poche de sang vide pend, seule, à une potence.

Des blouses, des charlottes et des masques ont été abandonnés et en rajoutent au désordre, ainsi que plusieurs paires de gants et des visières antiprojection.

Plus loin, gisent des champs stériles encore quelques heures auparavant, froissés, tâchés et salis, arrachés et jetés dans la précipitation, sur lesquels chacun a pu marcher et s’essuyer les chaussures.

On peut même apercevoir la marque d’une main appuyée contre le mur. Cinq doigts et une paume rouge.

Le scope n’a pas été éteint. Les fils se balancent dans le vide, tandis que sur l’écran, des lignes plates de diverses couleurs n’indiquent plus rien.

Et les poubelles. 8 grosses poubelles qui débordent de papiers, de gants et de compresses. Encore des compresses. Des centaines.

Mais ce qui est le plus impressionnant, ce sont les flaques rouges tirant maintenant sur le brun cailloté qui maculent la salle, flaques dans lesquelles ont piétiné de nombreuses semelles, étalant le sang sur toute la surface du sol.

Nafissa ne parvient pas à détacher son regard de ce bourbier macabre. Elle ne savait pas qu’un corps humain pouvait perdre autant de sang. En état de sidération, elle se tient immobile contre le mur, incapable du moindre geste.

C’est le silence qui a figé ses mouvements.

Le silence violent.

Après une si vive agitation.

Le silence qui s’est abattu brutalement avec le départ du jeune garçon.

—  Tu commences à ranger ? Je te rejoins dans une minute, lui glisse Marine, une des infirmières du service des Urgences.

Commencer à ranger ?

Entrer dans la salle de déchocage ?

Nettoyer et effacer les traces ?

Comme s’il ne s’était rien passé ?

—  On est en train de le perdre !

La voix de Ludovic lui revient, timbre désespéré qui couvre le brouhaha.

Ce n’est pas son genre à Ludovic, de perdre espoir. Médecin des Urgences toujours souriant et de bonne humeur, parfois un peu sec quand les choses s’éternisent, toujours juste. Jamais débordé ni pris de cours.

Elle le connaît comme elle connaît les autres, tous les autres.

Parce que si peu de médecins l’ont remarquée, elle, la jeune fille timide qui fait le ménage, la beurette qui rase les murs pour ne pas déranger, qui s’efface immédiatement, Nafissa, elle, depuis son recoin discret, observe très attentivement. Et elle peut décrire chacun et chaque chose. De manière très précise.

Et quand elle s’est présentée ce matin à 5h pour prendre son service, le jeune garçon venait d’arriver, apporté par les pompiers et le SAMU.

Elle a aussitôt vu les taches de sang qui rougissaient les draps et les habits.

Et l’agitation immédiate et intense autour du garçon a confirmé son impression de gravité extrême.

Noémie, une collègue de Ludovic, les rejoint rapidement, suivie de l’interne de réanimation et de son chef.

—  Plaie thoracique par balle, explique Ludovic.

—  Quel âge ?

—  Quatorze ans.

Ils ont tout tenté.

Les deux voies périphériques qui débitent des solutés de remplissage, la voie centrale qui diffuse les amines vasoconstrictives pour maintenir le tonus artériel, la ventilation mécanique qui lui permet de respirer par le tuyau de la sonde d’intubation.

Nafissa ne sait pas les procédures ni les manœuvres de réanimation à suivre. Mais elle voit bien les situations où personne ne baisse les bras, où l’on se donne du mal, où l’on cherche un moyen d’être plus rapide, plus habiles et plus malin que la mort.

Ils ont tout donné.

Le cœur du jeune garçon s’arrête et ne veut pas repartir.

—  On le perd, répète Ludovic.

—  Tu en es à combien d’Adré ?

—  10 mg

Ils massent le cœur chacun leur tour, gestes répétitifs d’hommes et de femmes pliés, les bras tendus, dans un automatisme rigide et visiblement inefficace.

Nafissa ne peut pas bouger, immobilisée par la scène terrible qui se joue sous ses yeux.

Les médecins insistent.

Même trop, à en juger par les paroles du second réanimateur, celui qui intervient un peu plus tard, ce qui lui permet d’apprécier la situation avec le recul nécessaire et d’être moins impacté émotionnellement.

—  Peut-être que le moment est venu de cesser l’escalade ?

Paroles qui restent en suspension, non audibles par le groupe affairé autour du jeune homme.

—  Thoracotomie et massage cardiaque interne ! annonce Ludo.

—  Le chir thoracique est arrivé ? demande Noémie.

—  Il ne va pas tarder, lui répond-on.

Du sang est amené directement de la réserve urgente.

Les sonneries des scopes résonnent dans la pièce et dans le couloir, alarmes stridentes qui rappellent sans cesse l’état d’urgence, la gravité de la situation et le stress qui s’intensifie, en décalage total avec les flics qui observent la scène, en retrait et septiques.

—  Pourquoi ils se donnent tant de mal ?

—  Voilà où va le fric de la Sécu…

Ils font référence à la couleur de la peau du garçon.

Noire ébène.

—  Putain, Brahim, qu’est-ce qu’il branle Bertier ? hurle Ludo. Y a que le bloc qui pourra le sauver !

—  Je… Je… Il arrive ! répond Brahim sans rien en savoir.

Brahim est l’interne de Chirurgie.

Nafissa le trouve mignon. Mais là, le pauvre interne se débat, complètement paumé, et essaie de comprendre la situation pour pouvoir faire le point avec le Dr Jerôme Bertier, son chef.

Un autre médecin des urgences vient jeter un œil au déchoc avec mauvaise humeur. Gilles.

—  C’est trop long, il faut qu’ils reviennent… marmonne-t-il pour lui-même.

Nafissa sait qu’il est en colère. En colère de se retrouver à gérer la fin de nuit seul pendant que ses collègues s’éclatent sur une réanimation. Il n’a pas mauvais fond. Il n’a rien contre le jeune mourant. Il en veut à Ludo qui ne baisse jamais les bras. Il en veut à toutes ces personnes qui se pressent aux urgences toute la nuit sans notion de civisme, de respect, ni de la moindre politesse, ces personnes qu’il faut servir parce que les urgences sont un service public. Ne tirez pas sur l’ambulance répète-t-il souvent.

Rien à voir avec les commentaires des policiers.

Des frissons sur la peau, elle entend malgré elle, les paroles sinistres :

—  Ils feraient mieux de garder leurs forces pour les autres.

—  Ça me rend malade tout ce bordel pour cette petite frappe.

Cette petite frappe, comme ils disent, Nafissa la connaît. Pas directement. Le jeune garçon est le petit frère de son amie Samira. Un garçon gentil et souriant. Sûr qu’il commençait à trainer le soir et qu’il trempait certainement dans des histoires. Mais de là à prendre une balle. Nafissa sait que les jeunes changent rapidement à quatorze ans, que leur sortie de l’enfance est brutale et inattendue, que les trajectoires sont parfois radicales. Mais elle ne parvient pas à l’imaginer dans une situation où une balle est tirée.

—  Tu crois qu’ils en feraient autant pour un petit blanc ? ricane encore un policier.

Pourquoi sont-ils aussi odieux ?

Nafissa a envie de les pousser dehors, ils n’ont rien à faire là.

Mais elle est clouée au sol, fascinée par Ludo qui vient de plonger les mains dans la poitrine du garçon après avoir ouvert le thorax et qui masse directement le cœur.

Nafissa sait qu’elle veut devenir infirmière. Depuis toute petite. Elle n’a pas pu commencer ses études, les conditions familiales ne l’ont pas rendu possible. Mais elle s’est battue pour ce poste d’ASH et elle l’a obtenu. Elle sait qu’avec du courage et de la persévérance, elle gravira les échelons. Aide-soignante puis infirmière. Elle le sait.

—  Ils font tout ça pour pas se retrouver avec une émeute, continuent les flics à côté d’elle.

Nafissa les trouve bien fanfarons, peut-être secrètement satisfait qu’il ne s’agisse pas, pour une fois, d’une bavure policière.

Une femme a rejoint les flics et en rajoute dans les commentaires xénophobes.

—  Bon, c’est quoi ce bordel ! annonce soudain une voix forte.

Monsieur le Docteur Jacques Bertier. Chirurgien thoracique. Grande gueule qui se la pète. Connard.

Tout le monde s’écarte.

—  Qu’est-ce que vous foutez ? s’insurge le chirurgien en s’apercevant que Ludovic masse le cœur directement. Vous vous croyez à Chicago ? Arrêtez-moi ça. Je n’opère pas des morts.

—  Il a quatorze ans, s’indigne Ludo. Il faut se battre !

—  Arrêtez vos discours martiaux. Personne ne se bat ici. À part lui, peut-être ! ajoute-t-il en indiquant le jeune garçon d’un geste dédaigneux.

—  Ça vaut le coup d’essayer, appuie le Chef de Réa. Le drain thoracique donne, l’aorte est touchée, il peut tenter une prothèse.

—  Ça vaut le coup de rien du tout. Qu’est-ce qu’il foutait dehors à cette heure ? Où sont ses parents ? Pas question que je me fasse chier pour un petit con qui fout le bordel la nuit dans les cités.

Les flic applaudissent.

Ludo interpelle alors Marine, l’infirmière :

—  Marine, tu peux noter les propos du Dr Bertier sur le dossier s’il te plait : refus d’intervention sur un jeune garçon d’origine africaine au motif clairement xénophobe qu’il n’a pas à trainer dehors la nuit. Fin de la réanimation 6h15. Mort par non-assistance médicale.

Et Ludo se relève, pose la main sur le mur en y laissant une trace rouge, balance ses gants et quitte le déchoc.

Nafissa ressent une pointe de fierté et d’admiration pour cet homme qui se rebelle.

Chacun se regarde pendant une seconde.

Alors que les alarmes des scopes hurlent.

Noémie est la première a réagir :

—  Ludo, fais pas le con, le supplie-t-elle en plongeant les mains dans la poitrine du garçon pour reprendre le massage.

—  T’es content de toi ? jette le Chef Réa au chirurgien.

Bertier, fou de rage, gueule de le descendre au bloc, que ça ne changera rien, que c’est n’importe quoi, et depuis quand c’était les urgentistes qui commandaient ?

Alors le jeune garçon est parti.

Aussitôt.

En vrac.

Et le silence est tombé.

Sec.

Violent.

Brutal.

Les curieux se sont éparpillés.

Les activités habituelles des urgences ont repris.

Comme si de rien n’était.

Seule Nafissa est restée face aux traces du drame.

Les yeux écarquillés.

En état de choc.

Sidérée.

Incapable du moindre geste.

—  Tu commences à ranger ? Je te rejoins dans une minute, lui glisse alors Marine.

Et la voix douce de l’infirmière semble dégeler ses membres, comme une chaleur paisible qui recircule dans son corps.

—  OK, répond Nafissa.

Et elle entre dans le box de déchoc, enfin en mouvement.

Le sentiment de malaise s’estompe.

Nafissa ramasse ce qui traîne, range les poubelles, nettoie le sol minutieusement, heureuse de se retrouver en action. Marine vient remettre la salle en ordre, rééquipe les tiroirs en médicaments et matériel.

Vingt minutes plus tard, le box ne présente plus aucune trace du passage du jeune garçon. Quand Noémie remonte dans le service, la mine défaite, c’est pour annoncer que le garçon n’a pas survécu à ses blessures.

Un voile sombre semble soudain opacifier l’air tout autour d’eux. Comme un drap qui tombe. Comme un hoquet.

Nafissa fixe Noémie.

Elle en est certaine maintenant, elle sera infirmière.

Entendu de la part d’une personne de 72 ans

– Il faut bien mourir de quelque chose…

Ce n’est pas tout à fait en ces termes que le problème se pose.

Le fait est qu’une personne peut être tentée de prendre un risque pour elle même. Et qu’elle risque du coup d’occuper un lit de réanimation pendant 3 semaines. Lit qu’elle n’aurait peut-être pas occupé si elle n’avait pas pris ce risque. Place qu’elle aurait donc laissée à quelqu’un qui n’avait peut-être le choix, lui, de prendre un risque ou de l’éviter.