4 mai, J-7

Qu’est-ce que je vais faire de la dernière semaine de confinement ?

Reprendre l’école à la maison, bien entendu.

7h, réveil, dur dur, il faut bien le dire.

7h30, lever.

J’ai oublié de sortir la poubelle hier soir et je le dépêche avant que les éboueurs passent.

Et à chaque fois que je prends la poubelle, je me dis qu’il serait sympa de coller un dessin « merci » dessus. Un joli dessin de ma fille de CP.

8h, mon épouse s’apprête à partir, et, tiens, qui voilà !

Habillée.

Ma fille de CP. Tout sourire. Contente d’avoir l’occasion de faire une bise à sa maman avant qu’elle parte.

Alors, maintenant, comment on s’organise ?

On petit-déjeune tous les deux avec une partie de Mille Sabords, un jeu de dés de pirate sympa comme tout. Et la traditionnelle partie de Mille Bornes. Où l’inimaginable se produit. Je perds alors que j’ai les 4 bottes ! Incroyable !

Quelle est la probabilité pour que cela arrive ?

J’hésite à aller réveiller mon fils de 13 ans, en plein chapitre de statistiques en math, pour nous calculer ça.

Vous voyez ça comment, vous ?

Peut-être faudrait-il reprendre toutes les parties qu’on a jouées et établir des séries et des tableaux. Mettons, 103 parties.

Nombre de parties perdues avec 1 botte = x

Nombre de parties perdues avec 2 bottes = y

Nombre de parties perdues avec 3 bottes = z

Nombre de parties perdues avec 4 bottes = 1

Vous pouvez vous amuser à calculer la moyenne, la médiane, la fréquence en % et en angle pour faire un beau graphique circulaire, reproduire les séries en diagramme cartésien.

Cool.

On peut s’éclater à l’infini avec les probabilités.

—               Y a que toi que ça éclate, pourraient s’écrier mes 4 enfants en chœur.

Mais comme il n’y en a qu’une de levée, c’est à elle de commencer.

On démarre tout doux avec un peu de dessins et « l’album à faire toi-même » trouvé par le blog de la maîtresse, un album imaginé par Claude Ponti – adulé par les enseignants, mais que je déteste. Mais là, je trouve que c’est rigolo : Ponti propose une légende et l’enfant dessine à côté.

https://drive.google.com/drive/folders/1L00bG_3s100QZx1SN9KEF1Wgr2HVyp-7?fbclid=IwAR0swHt92tbojQCzkXFMaibEQTgaXM-UCxZocJLO5KRH3imauSwTUWfDdzo

Il y en a 45 pages, j’en imprime 10 et l’activité plaît aussitôt à ma fille.

9h30.

Lecture et calcul.

—               Que lecture ! déclare aussitôt ma fille — vous voyez un peu de qui elle tient ?

—               On verra.

Les consignes de la maîtresse : révision des notions de la semaine dernière.

On relit la P83 de son livre de lecture, « br, cr, tr, gr, pr, fr, … » où la colombe de Taoki va mieux, elle roucoule dans le salon, il est temps de la relâcher, Taoki, Hugo et Lili sont tristes et la colombe s’envole en trombe.

—               Ça veut dire quoi, en trombe ?

A fond la caisse.On s’y met.

Pour que ça se passe bien, j’imagine un jeu.

—               Si tu lis une phrase sans faute, c’est des guilis. Si tu te trompes, tu lis un mot de la liste « lis les mots ». Ok ?

C’est parti.

Méthode impeccable, ça rigole et ça chatouille. Presque pas d’erreur !

Bonne humeur garantie.

—               Une page de math ?

—               Alors, une seule.

Grouper les unités en paquets de 10. Aucune difficulté.

—               Et voilà, c’est fini pour aujourd’hui !

10 h 30, réveil des ados.

Dur dur dur.

Je laisse un peu de temps à mon fils de 13 pour émerger, et je monte avec l’ordi.

—               Ce matin, histoire géo, maths et français.

—               Grrrrr.

—               On commence par l’histoire.

Je sais qu’il aime bien le prof.

On poursuit les aventures d’Hugues Capet et l’évolution du domaine royal.

Ce matin : l’hommage.

Cérémonie sacrée par lequel un vassal prête hommage à son suzerain, la description de la cérémonie, les devoirs du vassal – défense militaire, aide financière ( j’adore le concept d’aide  financière !) et conseil — et les droits du suzerain — protection, justice et un fief à administrer.

Cette relation entre le vassal et son suzerain s’appelle la féodalité.

On comprend pourquoi le domaine royal a du mal à s’étendre.

—               Tu comprends pourquoi ?

—               Non.

Certains comprennent pourquoi le domaine royal à du mal à s’étendre, et d’autres non.

Et d’autres encore s’en fichent totalement.

OK.

En français, un extrait de « Vendredi ou la vie sauvage » de Michel Tournier. Thème : la domestication de la nature est-elle une bonne chose ?

—               J’en sais rien.

—               Forcément, on va procéder par ordre.

Je lui lis l’extrait du texte. Vendredi est reconnaissant à Robinson de lui avoir sauvé la vie, mais ne comprends pas les raisons de cultiver les champs ni d’élever des animaux alors qu’il n’y a qu’à se servir. Robinson lui explique que c’est comme ça qu’on fait dans les pays civilisés. Et qu’il y a les animaux utiles qu’on élève et les nuisibles dont on se débarrasse. Vendredi n’en voit pas l’intérêt et – s’il aide Robinson à réaliser son rêve sur son temps de travail, il ‘continue à faire des bêtises’ sur son temps libre : jouer avec des animaux nuisibles, être cruel avec des animaux utiles, élever un couple de rats.

Questions : Pourquoi vendredi aide-t-il Robinson ? Que cherche à faire Robinson ? En déduire la différence entre domestiquer la nature et apprivoiser la nature ? Et en 10 lignes, « la domestication de la nature est-elle une bonne chose ? »

—               On est en pleine actualité ! Comment on se nourrit ? Quel système on a développé ? Est-il bon pour l’homme ? Pour la nature ? Génial !

Les yeux levés au plafond, mon fils soupire.

Et on termine par le meilleur : les maths. Apprendre à utiliser un tableur.

Alors là, j’ai beau chercher au fin fond de mon imagination, y aller de formules enthousiastes, « Et là, regarde, je sélectionne les cellules de A1 à A12, je tire sur la poignée et hop, magique, tous les nombres s’écrivent de 10 à 60 de 2 en 2 ! », « Et là, sous tes yeux ébahis, je te fais la somme des nombres de ces deux colonnes en 1 clin d’œil, puis on calcule la moyenne en deuxspi, puis je te ponds un diagramme circulaire en 1 éclair », rien y fait.

Je n’arrive pas à allumer une quelconque étincelle d’intérêt au fond des prunelles mornes et étaient de mon fils…

—               Comment tu arrives à te passionner pour ces merdes ?

Parce que je sais qu’on a l’épisode 11 de la Casa de Papel à regarder ce soir.

Parce que je sais que j’irais profiter du temps magnifique ce soir.

Parce que je me régale à l’avance de tout ce que je vais vous raconter.

—               Parce que je suis heureux de passer ces moments avec toi.

Il me regarde sans croire le tiers de la moitié d’une seule de mes paroles.

—               Aussi parce que je me dis qu’il faut le faire. Et donc autant y prendre du plaisir.

—               Comment tu fais pour t’intéresser à ça ?

—               Je te dis, le moyen âge, la féodalité, les relations entre les puissants et le peuple, les vassaux qui travaillent et qui paient et les seigneurs qui dépensent en faisant la guerre, la domestication de la nature par les pays civilisés, l’esclavagisme, la domination des puissantes nations qui se partagent le monde, tout ça, c’est passionnant de voir d’où ça vient. C’est notre histoire, ce sont nos origines. Les probabilités et les tableurs, c’est l’inventivité des hommes qui nous facilite la vie, qui finira par nous tracer et nous surveiller tous, pour devenir – ou redevenir – les vassaux de nos suzerains jusqu’à ce que le ROI reprenne la main et nous écrabouille, pauvres misérables nuisibles ou qu’au contraire, il nous asservisse à devenir du bon bétail bien domestiqué qui consomme et consomme et consomme encore.

—               OK. Toi, ça a l’air de te passionner. Moi, je m’en bas les couilles.

Bon.

Ceci fit, mon fils de 13 ans, il se met courageusement à l’œuvre et répond aux questions.

J’en profite pour écrire ces lignes, peinard sous mon tilleul, en écoutant rossignols, tourterelles, huppes fasciées et le voisin qui ponce encore je ne sais quelle saloperie, à ce rythme, il va poncer tout l’univers cet enfoiré.

Et voilà mon fils de 13 ans, tout sourire, qui a faim.

—               P’pa, j’ai travaillé au moins deux heures. Je pense que ça mérite que je ne fasse pas les maths !

—               Tu peux être fier de toi. Mais tu feras aussi les maths.

Son sourire disparait.

Je vous laisse, je vais aller vérifier tout ça et remettre un coup de motivation aux troupes !

Bises et bonne journée.