22 avril, J-19, il n’y a que les imbéciles qui sont heureux

Aujourd’hui, ma fille de CP à 7 ans !

7 ans que tu es avec nous.

Joyeuse, toujours de bonne humeur, souriante, sympa, câline, vive, débrouillarde, avec un sens aigu de l’observation, tu t’intéresses à tout, tu es curieuse de découvrir et d’apprendre.

Apprendre à reconnaitre les fleurs et les oiseaux, savoir pourquoi il y a du vent, pourquoi il y a des nuages, savoir ce qu’il y a après les galaxies.

Tu bricoles avec tes ciseaux et ta colle, tes feutres. Des mandalas, des livres d’histoires, des lettres, des hamburgers, des pizzas, des cabanes, des maisons, et tu dessines. Des tas de dessins.

Aujourd’hui, on aurait dû aller à l’équitation, mais, confinement oblige, tu joues avec tes chevaux playmobil à faire des sauts d’obstacle, à prendre soin de tes animaux, à nettoyer leur box avec beaucoup d’attention et de détails.

Bien entendu, tu es la dernière et tu te glisses à merveille dans le rôle de la petite fille qui aime bien être encore un peu le bébé de la famille, ce qui me plait bien, mais énerve tellement tes frères et ta sœur.

Surtout ton frère de 13 ans, un garçon si attachant, sensible, marrant. Passionné de trampoline et de trottinette, qui supporte mal d’être enfermé à la maison sans voir ses copains.

Tous les deux, vous vous cherchez sans cesse. Vous ne pouvez pas vous croiser sans un geste de provocation, sans une parole ou un cri. Et vous savez que ça me fait réagir au quart de tour.

C’est toi qui ramasses à chaque fois. Et tu trouves ça tellement injuste. Et tu as tellement raison. Tu as tant de colère et de rage en toi. Qu’est-ce qui te rend si agressif ? Tellement à vif ? Toujours agressé ?

Je voudrais tellement pouvoir t’aider.

Mais dans le fond, je suis comme toi. Je vrille à la moindre contrariété, à la moindre frustration. Et je ne peux pas te parler sans t’agresser. La moindre pointe de rébellion de ta part me fait dégoupiller. On ne peut pas faire quelque chose ensemble sans s’agresser ou se sentir agressé.

Comment on s’y prend, comment je m’y prend, aussi mal ?

Comment baisser la pression, dissiper cette spirale de violence entre nous, ne pas surenchérir sur tout, tout le temps ?

Tu ne supportes pas l’injustice. Du moins ce que tu considères toi, comme injuste. Ce qui peut être assez loin de la justice que nous considérons nous, comme ‘raisonnable’.

Je ne supporte pas la mauvaise foi.

Les sources de conflit sont innombrables, sans fin. Mais là où nous excellons tous les deux, c’est sur les devoirs. Alors là, on s’en donne à cœur joie. Les insultes et noms d’oiseaux volent. Laisse-moi t’expliquer ma difficulté : tu refuses de te mettre au travail et j’utilise toute l’énergie que j’ai pour te convaincre. Et il faut encore que je m’asseye à côté de toi pour que ça fonctionne. On commence, je suis négatif en énergie. Une fois que tu t’y es mis, ça va. Mais rapidement, tu refuses de faire ce qu’on te demande, tu refuses tout effort supplémentaire, ne serait-ce qu’une mini question pour approfondir. Et là, je craque.

Je craque sûrement parce que j’investis beaucoup de force de mon côté et que j’attends que tu en mettes autant du tien. C’est certainement là-dessus que je me trompe. Travailler est douloureux pour toi. Tu ne comprends pas la raison de ces exercices de maths sur les fréquences, ni de distinguer le poids et masse en physique, tu t’en branles carrément, je le vois bien. Mais que faire ?

Céder ?

Te laisser tomber ? T’autoriser à faire ce que tu veux ?

À mon sens, ce n’est pas ça aider son fils, ce n’est pas le rôle d’un père de laisser son fils tranquille dans son coin. Non, mon rôle est de t’aider à comprendre, de t’aider à prendre goût à apprendre, à travailler, à voir que derrière l’effort d’étudier, il y a la satisfaction de se diriger vers un but.

Mais quel but ?

C’est là que tout s’effondre.

Quel but ?

Je sais que tu fonctionnes à la motivation. Que sans motivation, rien n’est possible. Je suis comme toi. Mais il me semble que je parviens toujours à tourner les choses pour y trouver une motivation. C’est ce que j’aimerais te faire découvrir. Qu’on peut s’arranger avec les choses, les regarder autrement, même si je n’y arrive pas toujours et que tu pointes du doigt mes incohérences. On y arrive toujours. Mais toi, non. Tu te fermes. Je m’énerve. Tout est fichu.

Aucun compromis possible avec la réalité. Aucun écart. Aucun accommodement. Aucune conciliation. Tous les contrats que nous mettons en place, tu les romps. Toutes les décisions que nous prenons, tu les rends caduques, toutes les récompenses que nous instaurons tu finis par les refuser. C’est trop dur pour toi, je le vois bien.

Mais comment faire ? Abandonner ? Jamais. Pourtant, se serait tellement plus simple entre nous. Plus de conflit. Que le bon côté des choses. Mais je suis ton père et je ne suis pas là que pour le bon côté.

Nous habitons à la campagne. Loin des écoles différentes.

Trouver une autre manière de t’enseigner les choses.

Te déscolariser ne me semble pas une bonne idée, tu as tellement besoin de tes amis.

J’ai parfois l’instinct de penser qu’il faudrait que j’arrête tous mes projets, toutes mes activités et que je consacre tout ce temps pour toi. Que je sois réellement disponible et pas 5 min par-ci par-là, entre-deux.

Je n’y arrive pas.

J’en suis désolé.

Mon fils de 15 ans se débrouille, il est malin, il passe entre les gouttes depuis qu’il est petit, habitué à ne pas prendre trop de place entre sa grande sœur, très exigeante, et son petit frère qui nous occupe une grande partie de notre temps.

Tu te balades. Toujours entouré d’une foule d’amis sympas, très sociable, drôle, le marrant de la bande, grand, respecté, toujours de bonne humeur, toujours conciliant, aimable, répondant présent à chaque fois qu’on a besoin de toi.

Tu vis ta vie sans déranger, sans faire de bruit, dans ton coin, le sourire aux lèvres, insaisissable, coquin, tu bidouilles, tu magouilles, tranquille, « — T’inquiètes ! », mais petit à petit, je m’aperçois que tu n’en fous pas lourd non plus, tes notes s’effondrent, tu t’en fiches complet.

—               On est deux à ne rien faire dans ma classe, nous confies-tu hier au dîner. Mais là, en confinement, avec les parents qu’on a, on trinque !

—               Tu trinques ? Tu trouves vraiment ? Ça fait 3 semaines que tu ne fais rien ! Depuis hier , seulement depuis hier, j’ouvre l’ENT pour toi, je t’indique ce que tu as à faire, je te mâche le travail ! Depuis UN jour ! Et tu trouves que tu trinques ? Tu as vu les parents de X et Y ?

Tôlé général.

—               Ça y’est tu nous ressors les parents de X e Y ! Mais il n’y a pas que les parents de X et Y ! Il y a tous les autres qui sont normaux et qui laissent leurs enfants tranquilles !

Je n’y comprends plus rien.

Ils me demandent de les laisser tranquilles ?

Mais ????

—               Il n’est pas question une seconde de vous laisser tranquille ! Si vous étiez autonomes comme votre grande sœur — qu’est-ce que j’ai pas dit en parlant de ma fille de presque 17 ans —, je vous laisserais tranquille. Mais si on n’est pas derrière votre dos, il ne se passe rien. RIEN !

—               Les autres parents ils laissent leurs enfants tranquilles.

—               Et ils travaillent ?

—               Non. Personne ne travaille.

J’ai les bras qui me tombent.

Personne ne travaille.

OK.

—               Et ça vous satisfait ?

—               Ben oui, de toute manière, ils ne compteront pas le 3è trimestre, ajoute mon fils de 13 ans.

—               Mais pour toi, en 3è, il y a le contrôle continu.

—               T’inquiète.

T’inquiètes.

La flemme.

Je sais qu’on est en pleine période d’adolescence. Je sais. Je sais. Je sais.

Mais je n’ai pas le mode d’emploi.

Toi qui aimais tellement jouer aux Legos, fabriquer tes petits bidules, dessiner. Je sais que tu as 15 ans. Mais il n’y a plus rien qui t’intéresse. Et comme tu fais moins de bruit que ton frère et ta sœur, ça passe, tout coule sur toi.

J’aimerais tellement t’aider, toi aussi. Mais tout semble glisser sur toi, tu rigoles un coup et hop, pirouette, cacahouète !

Et ma fille de presque 17 ans ? Énigme parmi les énigmes. Douce, souriante, intelligente, sensible, vibrante d’indignation contre les violences faites aux femmes, contre les violences policières — notamment après avoir été copieusement gazée lors des manifestations étudiantes l’année dernière —, fervente défenseuse de la place de la femme dans la société — quitte à intervenir contre tes professeurs quand leurs propos fleurent bon le sexisme.

Tu m’as expliqué le Patriarcat, le manspreading ou man-sitting, concept développé par des féministes américaines pour désigner une posture adoptée par certains hommes dans les transports en commun, consistant à s’asseoir en écartant les cuisses et en occupant alors plus que la largeur d’un siège —, et le manswering quand un homme répond à une question posée à une femme, comme s’il niait les capacités de celle-ci à s’exprimer, voire son existence.

manspreading
manspreading passible d’amende à Madrid

Notre complicité dans l’écriture et le dessin, nos discussions de géopolitique et notre petit plaisir en découvrant que le piège des Russes et de l’Arabie Saoudite, en laissant couler le prix du baril et en réduisant leur production, s’est refermé sur Trump et son pétrole bitumineux dégueulasse, plongeant les entreprises productrices et les spéculateurs dans une merde noire — imaginez un peu, un jobard qui achète un contrat pétrolier depuis son salon, eh bien, il le stocke où son putain de pétrole, ce con ? Hein ? Alors il le bazarde, bien fait pour sa gueule à ce fils de pute ! Tu veux te faire du fric, bouffes-le ton brut ! Ça te fera peut-être passer l’envie de nous enfler, bâtard.

Nous partageons de longues discussions sur la vie, l’avenir — sombre, je trouve, et là non plus je n’ai pas beaucoup d’arguments pour te décrire la vie sous un autre angle que de profiter de ce qui reste tant qu’y en a — les copines, les copains, le rap — c’est toi qui m’a fait découvrir les talents incroyables qui existent dans cette musique —, tes coups de gueule, tes colères, tes désarrois, mais aussi tes moments de plaisir, des trésors, ton absence totale de compromis — point commun avec ton frère de 13 ans —, ton envie de partir de la maison, loin, de voler enfin de tes propres ailes — voler me semble plus prudent que conduire, tu vois ce que je veux dire ?

Mais tu n’as encore que presque 17 ans, et il va falloir probablement falloir patienter encore 1 an !

Vous l’avez compris, je vous aime tous les quatre, je vous aime le plus fort du monde entier. Je vous aime de tout mon cœur et de toutes mes forces. Même si je m’épuise parfois, même si je n’ai pas la patience souvent, même si mon énervement court-circuite trop souvent mon intention de prendre le temps de vous écouter, même si la vie quotidienne et son organisation diabolique l’emportent sur les petites attentions, sur les petits moments de complicités, même si les incompréhensions se télescopent parfois violemment.

Je vous aime.

Merci d’être là.

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