29 mars 2020

Hier matin, samedi.

Appel de la Prof principale de mon fils de 13 ans.

C’est mon épouse qui prend la communication. Elle est à l’hôpital. Elle n’a pas beaucoup de temps. Elle travaille ce samedi matin.

La prof fait le tour des élèves qui n’ont pas encore donné signe de vie sur l’ENT pour s’assurer que tout va bien.

—   Votre fils n’a pas rendu son évaluation d’anglais ni de mathématique.

—   Ah mince.

—   Qu’est-ce qui se passe ?

—   Ben, il n’y a pas de miracle.

Silence.

—   C’est mon mari qui gère notre fils et il a démissionné.

—   Ah.

—   Vous savez comme est notre fils…

En rentrant à midi, mon épouse, pas contente, explique :

—   Je n’ai pas envie de recevoir des appels quand je travaille parce que tu ne fais rien de la journée !

—   De quoi elle se mêle, cette prof !

—   Elle se préoccupe de toi, c’est très professionnel de sa part.

—   Je ne lui ai rien demandé.

À ce moment, il vaut mieux couper la discussion. Sinon, on va se battre.

Pas possible de parler d’étude, de devoirs.

Voie barrée.

Pourtant, je ne peux pas m’empêcher :

—   Tu rattraperas tes évals ce week-end.

—   Non.

—   Pourquoi ?

—   Je m’en bats les couilles de leurs évals.

—   Ce ne sont pas leurs évals, mais les tiennes. C’est ton avenir, pas le leur.

Là, il y a comme un barrage. L’avenir. C’est comme s’il n’était pas concerné.

Comment on peut faire ?

En fait, c’est simple.

Soit on privilégie la bonne ambiance à la maison, et on ne parle ni de devoirs ni d’avenir. Alors tout va bien, notre fils est agréable et la relation est possible. Soit on aborde les devoirs ou l’avenir et il se ferme. Et il n’y a plus rien de possible.

Quels types de parents sommes-nous ? Ceux qui privilégient la bonne ambiance à la maison ? Ou ceux qui posent les limites, imposent le travail, exigent la discipline et le sérieux ? Et donc pourrissent les relations, nourrissent la colère, le conflit, la violence.

Je ne sais plus.

Et marre des conseils et remarques compatissantes de notre entourage, même proche.

Les pauvres, ils ne sont pas assez sévères.

Aucune autorité.

Je ne vous permets aucune observation.

Qu’est-ce qu’on fait ?

Le confinement renforce la situation de crise.

J’ai envie – comme tout le monde – que notre confinement soit un moment familial au moins sympathique et vivable. Je n’ai pas envie d’une situation de violence et d’engueulade perpétuelle. Mon fils n’a pas d’échappatoire avec ses copains. Je l’empêche rigoureusement de sortir. Je ne peux pas me battre sur tous les fronts.

Alors j’en parle avec ma fille de presque 17 ans :

—   Qu’est-ce que tu penses de ton frère ?

—   C’est-à-dire ?

—   Il s’en fiche réellement de son avenir ?

—   Je pense qu’il ne réalise pas. C’est trop loin pour lui.

—   Il ne se sent pas concerné ?

—   Non.

—   Mais comment c’est possible ?

Comment c’est possible de ne pas avoir même une idée de l’avenir ?

Ça l’effraie ?

Pour mon fils de 15 ans, les choses ont l’air assez simples.

—   Je vais devenir coiffeur.

—   Ok.

Ma femme s’écrie :

—   Tu vas pouvoir aller faire un stage chez Audrey !

Audrey est notre coiffeuse.

Levée de boucliers immédiate.

—   Ah ça y’est, dès qu’on dit quelque chose, tu proposes un stage !

—   Mais c’est chouette de faire un stage, tu peux voir vraiment ce que c’est !

—   Maman, c’est plus comme ça qu’on fait, nous.

Ah bon, et comment vous faites alors, vous ?

—   Nous on regarde des vidéos sur YouTube et on se lance !

Waouh.

Même si mes enfants me relèguent au rang de vieux con, là, j’ai des doutes.

—   Papa, tu veux que je te fasse un dégradé ?

—   Euh…

—   Tu ne me fais pas confiance ?

—   Il ne s’agit pas de confiance. Disons que j’ai un peu l’impression de servir de cobaye.

—   Je maîtrise, je t’assure !

Et il part dans une série d’explications avec des hauteurs de tondeuses, des gestes et tout ça.

—   Alors ?

—   Ben bof.

—   Donc, tu ne me fais pas confiance.

—   Je pense que ce n’est pas tout à fait comme ça que je procéderais.

—   Tu veux que je te re-explique ?

Je garde le meilleur pour la fin.

Nous terminons de dîner, je propose que nous regardions deux épisodes de ‘Validés’, une série sympa sur le milieu du rap français qu’on a commencé et qu’on regarde ensemble un peu tous les soirs.

Réponse de mon fils de 15 ans :

—   Oh non, trop la flemme d’aller me mettre sur le canapé.

Tu en veux de la génération qui va sauver le monde du capitalisme sauvage ?

Tu en veux du jeune qui va révolutionner la transition énergétique ?

Je sais, on est tous passé par là (quoique je n’en suis pas si certain)

Ah, je sais, c’est de la faute des parents.

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