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La rivière des sombres pensées – épisode 1/3

Ce n’est pas possible.

Pas comme ça.

Ça ne peut pas se finir comme ça.

Ça suffit.

Aurélie ouvre des yeux hagards, effarée, la respiration courte et rapide. Des ombres courent sur le plafond. Ce ne sont que les feuilles du micocoulier du jardin agitées par le vent.

La chambre est calme.

La place d’ordinaire occupée par Côme, son compagnon, est vide.

Elle se redresse sur un coude.

Son cœur bat à tout rompre et son tee-shirt est trempé de sueur.

Le vent frémit dans les branches de l’arbre. Aurélie retrouve ses esprits lentement. Côme travaille cette nuit, il est de garde à l’hôpital. Tout est silencieux dans la maison.

Aurélie sait que cette fois elle ne va parvenir à se rendormir.

Elle se lève et se dirige dans le couloir à tâtons vers les chambres de ses deux filles. La première porte est celle d’Élise. Elle l’ouvre doucement et aperçoit le visage de sa fille faiblement éclairée par la lueur de la veilleuse. Aurélie s’approche jusqu’à entendre la petite respiration tranquille et sereine. Rassurée, elle s’éloigne, un sourire attendri sur les lèvres. Héloïse dort paisiblement elle aussi.

Aurélie est maintenant tout à fait réveillée et elle descend l’escalier pour se rendre à la cuisine. Elle sent la fraicheur du carrelage sous ses pieds nus, attrape un verre qui sèche près de l’évier et fait couler l’eau au robinet pour le remplir.

Pas encore tout à fait apaisée, elle s’assied à la table ronde et boit à petite gorgée, le regard perdu dans la pénombre du jardin à travers la baie vitrée.

Elle ne compte plus le nombre de fois que ce cauchemar vient la hanter.

Mais ce soir — est-ce l’absence de Côme ? — l’impression d’épouvante été si réelle qu’elle a du mal à se remettre de cette vision.

Aurélie marche le long d’une rivière en crue dont les eaux boueuses tourbillonnent en rapides effrayants. Le chemin est glissant et elle tient ses deux filles fermement par la main. Pourtant, à chaque fois, une des filles lui échappe, s’approche des eaux tumultueuses, glisse et tombe, immédiatement emportée par le courant. Aurélie hurle de terreur et se retrouve dans une situation impossible. Elle s’apprête à sauter à l’eau pour secourir son enfant entrainée par la rivière et l’empêcher de se noyer. Mais cela signifie abandonner son autre fille seule sur la berge dangereuse avec la certitude qu’elle va à son tour, sous l’effet de la panique, riper et basculer dans les rapides.

Et comme elle ne peut pas laisser sa première fille se noyer, elle ordonne à sa seconde fille de ne pas bouger, de s’assoir, de l’attendre. Elle se jette dans la rivière et, se retournant pour s’assurer que son enfant est en sécurité, voit son angoisse se réaliser. La petite, affolée, en pleurs, l’appelant de toutes ses forces, les bras tendus vers elle, s’approche des tourbillons, glisse et disparait dans les flots.

Aurélie se noie dans la folie et l’horreur. Toujours les mêmes questions : laquelle de ses deux filles secourir ? A-t-elle bien fait de sauter ? Va-t-elle perdre ses deux filles alors qu’elle aurait pu en préserver une ? Qu’aurait-elle du faire ?

L’angoisse emporte sa raison et elle se réveille la bouche pleine d’un cri silencieux, les yeux terrifiés, le cœur battant, les cheveux collés de sueur, le ventre tordu de douleur.

Elle se réveille et constate avec un vif soulagement qu’elle rêve, qu’il n’y a pas de rivière, qu’elle est dans son lit.

Elle peut respirer lentement, profondément.

Scrutant l’obscurité, elle se demande pourquoi s’inflige-t-elle un tel cauchemar ? Pourquoi se placer dans une situation aussi horrible ?

Et vient alors la question : que ferait-elle en vrai ? Laquelle de ses filles choisirait-elle de sauver ?

Une amie psychologue lui a expliqué il y a quelques jours que les rêves distillaient des messages issus principalement notre propre pensée. Et que dans le cas de ce cauchemar, il y avait lieu de s’interroger sur la signification de la rivière en crue, des enfants qu’elle tient par la main — en psychanalyse, il ne peut pas s’agir de ses filles, mais de segments d’elle-même, des fractions de son histoire —, se questionner sur la nature du choix à faire et qu’elle seule, Aurélie, possédait les clefs de l’interprétation des divers éléments du rêve.

Aurélie pose le verre vide sur la table.

Elle réfléchit, cherche, mais ne comprend pas ce que son esprit essaie de lui envoyer comme message. Elle ne saisit pas ce qui se joue derrière la perte de ses filles, ni pourquoi son cerveau s’adresse à elle avec cette métaphore horrible. Est-ce la représentation d’une partie d’elle qui meurt, d’un changement dans sa vie — mais elle ne voit pas lequel —, d’une peur issue de sa petite enfance ? La rivière sombre et tumultueuse symbolise-t-elle le cours de sa vie, précipitée, bousculée, menée au pas de course, sans jamais avoir le temps, dans un sentiment d’angoisse et perte de contrôle où elle s’épuise avec résignation ?

La pendule de la cuisinière indique 04 :14.

Une douleur d’anxiété dans la poitrine lui rappelle la densité de la journée qui l’attend et Aurélie décide de différer ses réflexions à plus tard et de retourner se coucher.

À Dieu va !

Quelle est la bonne technique pour réveiller des ados décalés qui dorment le jour et vivent la nuit ?

J’ai essayé plusieurs méthodes et je vais tacher de vous en donner les résultats.

1—la méthode sympathique

À part le fait qu’elle soit sympathique, elle ne mène à rien.

—              Hello les enfants, c’est l’heure de se lever !

—              On non, pas déjà.

Ils se retournent et se rendorment.

2—la méthode rigolote

—              Hello les kids, debout, c’est l’heure de l’école à la maison ! L’heure des devoirs !

Et je me jette sur eux, chatouilles, guiliguilis, petite chanson dans les oreilles, gratouilles dans le cou, titilles sur la plante des pieds, rigolades.

—              Papa, laisse-moi, t’es relou, arrête !

Et ça gigotte et ça se débat et ça crie, proteste, râle, se plaint, supplie, se lamente.

Et ils se retournent et se rendorment à peine je cesse.

Échec.

3—la méthode idiote

—              Salut les enfants !

Et vlan, une bassine de flotte glacée sur la tronche.

Au moins ça les laverait, me direz-vous ?

Eh bien figurez-vous que l’image de l’ado allergique à l’eau et au savon et qui pue la transpiration a fait long feu. Un ado 2020 est propre comme un sou neuf, rasé, épilé, luisant de gel et de déo. Et notre pauvre planète les conjure désormais de limiter les douches à mille litres chacune.

Je n’ai pas essayé.

4—la méthode personnalisée

Pour ma fille de presque 17 ans, je m’assois sur le bord de son lit et lui pose quelques questions.

—              Coucou, ça va ? Qu’est-ce que tu as fait cette nuit ? Tu as dessiné ?

—              Comment vont tes copines ?

—              Tu t’en es sortie avec ton devoir d’Histoire ? C’était sur quoi ?

Sur la Grande dépression et la Belle Époque entre 1873 et 1911.

Très intéressant. La société essentiellement agricole, qui cultive son petit lopin de terre et maîtrise donc la chaine de production de son alimentation invente le concept de spécialisation des tâches, ou comment ne pas tous faire la même chose, mais s’occuper chacun d’un morceau de la chaîne. D’où meilleure rentabilité, mais perte du contrôle de la chaine à l’échelon individuel.

Ceci est mon interprétation personnelle de cette période et n’implique que moi.

Mais nous discutons tous les deux des débuts de l’industrialisation, des fondements de la mondialisation et l’origine de la crise sanitaire que nous vivons avec la délocalisation massive de tous les produits et services dont nous manquons cruellement aujourd’hui pour assurer notre fonctionnement et notre sécurité.

Le but est de la faire parler suffisamment pour ne lui éviter de se rendormir, de la stimuler suffisamment pour réveiller ses centres nerveux, de l’intéresser et de l’impliquer suffisamment pour la tirer hors du brouillard qui plane encore dans son esprit. C’est la méthode qui fonctionne le mieux et qui est la plus agréable. Pas la plus rapide, mais la plus conviviale.

Pour ma fille de CP, câlins, chansons, histoire, guili, ça marche à fond.

Pour les garçons ?

—              Tu sais Papa, je vais t’expliquer la méthode la plus efficace pour nous réveiller le matin. Tu viens nous voir avec des tartines grillées et beurrées !

Et pourquoi pas ?

Le confinement prend des allures insoupçonnées…

—              Papa, ils ont annulé le BAC ! annonce ma fille de presque 17 ans au moment de passer à table ce midi.

—              Et le Brevet, ajoute mon fils de 15 ans.

Ça leur fait un choc.

Ma fille semble ébranlée. Ce bac dont elle entend parler depuis qu’elle est née. Il disparait, englouti dans les affres du Covid-19. Elle n’en revient pas. Comme si elle réalisait brutalement la réalité de la pandémie, comme si elle était touchée concrètement personnellement pour la première fois depuis le début de la crise.

Mon fils de 15 ans ? Pas du tout.

Il est tout sourire.

Trop content.

—              Allez, blah ! Fuck le Brevet !

—              C’est dingue…

Et là, au milieu de la discussion, la petite voix de ma fille de CP :

—              Est-ce que vous savez qu’est qui y a derrière l’univers ?

Blanc.

Mon fils de 13ans :

—              Ben, derrière l’univers, il y a l’univers !

Ma fille de presque 17 ans :

—              Il n’y a rien. C’est l’infini. L’univers est en perpétuelle extension.

Pas certain qu’elle comprenne les explications des aînés.

Et mon fils de 15 ans ?

—              Qu’est-ce qui y a après l’univers ? Vous voulez savoir ? Je m’en bats les couilles !

Je me disais…

En tout cas, là, ma fille de CP comprend…

—              Bon, en tout cas, les devoirs que vous rendrez seront importants pour le 3è trimestre.

—              T’inquiète Papa, me dit mon fils de 15 ans en remontant dans sa chambre.

La saison 4 de la Case de Papel vient de commencer…

On n’y peut plus rien.

Les vacances commencent ce soir.

À Dieu va !