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La semaine de la chasse aux chasseurs se poursuit

Samedi dernier, nous nous baladons, mon épouse et moi, pendant que notre fille de CE1 est à son cours d’équitation. Nous discutons paisiblement quand un coup de feu nous fait sursauter — sursauter est un petit mot, mais je n’en trouve pas d’autre, il faudrait un mot entre « arrêt cardiaque » et « surprise désagréable ». Un chasseur, dissimulé par un bosquet, tire à 3 mètres de nous. La détonation nous fait donc faire un bon en l’air, les cheveux soudain dressés sur la tête.

Avant que je n’aie eu le temps de hurler ça va pas ducon ! mon épouse lui dit :

—        Vous nous avez fait peur !

—        Vous zavez qua vous zhabiller en orange ! il nous répond dans un grognement de chasseur qui déteste les emmerdeurs de promeneurs du samedi matin.

—        Je vous signale que nous sommes sur un chemin et qu’on a pas à s’habiller en orange sur un chemin. C’est vous qui tirez trop près du chemin. Vous n’avez pas le droit, je ne peux m’empêcher de maugréer.

Et on s’éloigne, énervés, stressés, mais surtout énervés.

Mon premier acte de cette semaine anti chasse aux chasseurs a été donc de me procurer une tenue orange :

J’étais penaud dans le magasin. Je n’ai pas voulu acheter de matériel dans un magasin de chasse ni sur internet pour ne pas filer un rond à l’ennemi. Mais j’ai senti le regard lourd des clients sur moi. Salop de chasseur. Par chance, personne ne m’a fait un croc-en-jambe ou filé une tarte et j’ai pu regagner indemne ma voiture pour vite planquer tout ça au fond du coffre ?

—        Tu as acheté une tenue orange ? se moque mon épouse. Je croyais que tu allais juste acheter un collier orange pour protéger le chien.

Le chien.

Parlons-en de celle-là — c’est une chienne, en fait.

Je lui ai acheté un charmant dossard. Que je n’ai pas eu l’occasion de lui mettre, car cette grosse dégueulasse — je ne sais pas ce qui lui prend en ce moment — c’est roulé dans la merde de chien à peine sortie du coffre.

Si quelqu’un y connait quelque chose dans la psychologie avancée des chiens et des chiennes, merci de m’expliquer les subtilités de ce comportement qui m’échappe totalement.

Se flairer le trou de balle, bon, pourquoi pas. Manger du crottin de cheval, si ça lui plait. Grignoter une patte de sanglier faisandée et pourrie, déjà, limite. Pisser sur toutes les crottes de chien qu’elle rencontre, après l’avoir copieusement reniflée, je n’adhère pas, mais ça me parait dans l’ordre des choses. Mais se rouler dans la merde de chien, ça me dépasse et ça me fout en rogne.

Ma chienne est qualifiée de dominée. Ce qui expliquerait — d’après les spécialistes — qu’elle se roule sur le dos pour qu’on lui caresse le ventre. Est-ce cette domination qui la pousse à se salir et à s’humilier dans la merde des autres ?

Merci de vos indications.

En tout cas, muni de ma nouvelle tenue, je me sens invulnérable.

Pour la petite histoire, je n’ai rencontré aucun chasseur !

Et les seuls à me faire des commentaires sur ces achats saugrenus sont mes enfants qui se sont bien moqués du baladeur-chasseur.

—        En fait, au fond de toi, tu rêves d’aller chasser !

Mon fils de 13 ans, lui, s’empare aussitôt de la casquette orange.

Ça fait classe.

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Pendant ce temps-là dans le Caroux…

Il y a quelques jours dans le Caroux.

Voici qui je rencontre en redescendant :

Une image contenant extérieur, herbe, arbre, petit

Description générée automatiquement

Un chasseur de mouflon à l’arc.

Bon, moi, toujours amène et curieux, je ne peux pas m’empêcher d’engager la conversation :

—                    Vous chassez les chamois ?

—                    Des chamois ? dit-il en, se marrant. Vous n’êtes pas dans la bonne région !

—                    Des mouflons, je veux dire !

—                    Oui, des mouflons.

—                    La chasse est ouverte ?

—                    Oui, on est en plein dedans.

Des banalités préliminaires.

—                    Je n’ai pas vu de mouflon aujourd’hui, je continue.

—                    Normal, avec le raffut que vous faites !

Du raffut ? Je suis seul, je ne chante pas à tue-tête, je n’ai pas de cloche accrochée au cou.

Soit.

Je lui explique :

—                    Il y a des années que je viens et il me semble que je voyais plein de mouflons avant. Je n’en ai pas vu un seul toutes mes dernières sorties.

—                    C’est normal. C’est le loup.

—                    Des loups ?

—                    Oui, depuis qu’ils sont arrivés, ils ont divisé le cheptel de mouflon par 4.

—                    Il y a donc des loups ici ?

—                    Oui. Ce sont ces trous du cul de bobos parisiens qui nous emmerdent avec leurs conneries.

Je le regarde. Grand, costaud, fier dans sa tenue de camouflage grise, son arc aux formes compliquées, son carquois aux flèches fluorescentes. Il me toise de son air de chasseur. Mépris affiché des promeneurs et des Parisiens.

—                    Vous venez d’où ? je lui demande alors.

Il hésite.

—                    Du Var.

—                    Vous venez de si loin pour chasser ?

Là, on rentre dans le dur.

Il a bien compris que je lui renvoie : qu’est-ce que vous venez nous emmerder chez nous ?

Il montre les dents et ne répond rien.

—                    Et si le cheptel de mouflon a tant baissé, pourquoi vous venez les chasser ?

Fin de la discussion.

Il est armé et moi pas.

Et puis je suis à la bourre pour être à l’heure à la sortie de l’école chercher ma fille de CE1.

Je descends au village.

Voici le seul mouflon que je rencontre :

Une image contenant extérieur, herbe, forêt, regardant

Description générée automatiquement

Sur le parking, je tombe sur la voiture du chasseur.

Devinez ce que c’est ?

Une image contenant extérieur, route, voiture, camion

Description générée automatiquement

Bien vu, un énorme pic-up 4×4 aux roues gigantesques surélevées, bien polluant. Il faut bien ça pour un chasseur.

Heureusement, il ne m’a pas sorti son argument du chasseur à l’arc écolo !

Je réalise alors que je ne suis pas tombé sur d’autres spécimen de chasseur à l’arc. Ça aurait pu être elle:

Une image contenant extérieur, habits, personne, femme

Description générée automatiquement

La discussion aurait peut-être été plus avenante.

Ou lui :

Une image contenant herbe, extérieur, chien, tenant

Description générée automatiquement

Mais non.

Je repense aux quelques rencontres improbables que j’ai déjà faites sur le Caroux.

Le chasseur d’images belge lui aussi en tenue camouflage, le gardien du parc naturel et son client chasseur, le spécialiste des rapaces, les baladeurs solitaires qui montent là-haut avec leur bivouac.

Le Caroux, pour ceux qui ne connaissent pas, c’est ça :

Jeudi, il faisait 6 degrés et 100 km/h de vent.

C’était génial.

En tout cas, voici ceux que je n’ai pas vus :

Une image contenant herbe, mouton, mammifère, champ

Description générée automatiquement

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Nafissa

Jeudi matin, 5h45

Des compresses souillées de sang et de bétadine. En paquet. Éparpillées sur le sol. Comme les pétales de rose qu’on lance devant les mariés, retrouvés piétinés et fanés le lendemain de la fête.

Une sonde urinaire dans un coin.

Des instruments. Pinces, ciseaux, et d’autres dont elle ne connaît pas l’utilité.

Des seringues. Certaines vides, d’autres contenant encore des produits limpides ou blanc comme le lait.

Des draps roulés en boule, tachés de sang, jetés sous la fenêtre, recouvrant une couverture de survie froissée indiquant qu’il a sans doute fait froid.

Une planche brune munie de poignées, elle aussi maculée de sang, posée contre un mur. La planche sert pour les massages cardiaques, elle l’a parfois vue installée à la hâte sous le matelas du brancard pour rigidifier le plan de massage.

Des emballages déchirés, vides, à présent inutiles, jonchent la pièce de la même manière que les déchets trainent après que les étalages du marché aient été pliés, ne laissant qu’un terrain vague de cartons, feuilles de laitue noircies, fruits pourris, papiers, sacs plastiques. Elle peut apercevoir pêle-mêle des emballages de sondes, de drains, de seringues, de solutés à perfusion, de compresses, de pansements, de sets divers, voies centrales, cathéters artériels, drains thoraciques.

Une poche de sang vide pend, seule, à une potence.

Des blouses, des charlottes et des masques ont été abandonnés et en rajoutent au désordre, ainsi que plusieurs paires de gants et des visières antiprojection.

Plus loin, gisent des champs stériles encore quelques heures auparavant, froissés, tâchés et salis, arrachés et jetés dans la précipitation, sur lesquels chacun a pu marcher et s’essuyer les chaussures.

On peut même apercevoir la marque d’une main appuyée contre le mur. Cinq doigts et une paume rouge.

Le scope n’a pas été éteint. Les fils se balancent dans le vide, tandis que sur l’écran, des lignes plates de diverses couleurs n’indiquent plus rien.

Et les poubelles. 8 grosses poubelles qui débordent de papiers, de gants et de compresses. Encore des compresses. Des centaines.

Mais ce qui est le plus impressionnant, ce sont les flaques rouges tirant maintenant sur le brun cailloté qui maculent la salle, flaques dans lesquelles ont piétiné de nombreuses semelles, étalant le sang sur toute la surface du sol.

Nafissa ne parvient pas à détacher son regard de ce bourbier macabre. Elle ne savait pas qu’un corps humain pouvait perdre autant de sang. En état de sidération, elle se tient immobile contre le mur, incapable du moindre geste.

C’est le silence qui a figé ses mouvements.

Le silence violent.

Après une si vive agitation.

Le silence qui s’est abattu brutalement avec le départ du jeune garçon.

—  Tu commences à ranger ? Je te rejoins dans une minute, lui glisse Marine, une des infirmières du service des Urgences.

Commencer à ranger ?

Entrer dans la salle de déchocage ?

Nettoyer et effacer les traces ?

Comme s’il ne s’était rien passé ?

—  On est en train de le perdre !

La voix de Ludovic lui revient, timbre désespéré qui couvre le brouhaha.

Ce n’est pas son genre à Ludovic, de perdre espoir. Médecin des Urgences toujours souriant et de bonne humeur, parfois un peu sec quand les choses s’éternisent, toujours juste. Jamais débordé ni pris de cours.

Elle le connaît comme elle connaît les autres, tous les autres.

Parce que si peu de médecins l’ont remarquée, elle, la jeune fille timide qui fait le ménage, la beurette qui rase les murs pour ne pas déranger, qui s’efface immédiatement, Nafissa, elle, depuis son recoin discret, observe très attentivement. Et elle peut décrire chacun et chaque chose. De manière très précise.

Et quand elle s’est présentée ce matin à 5h pour prendre son service, le jeune garçon venait d’arriver, apporté par les pompiers et le SAMU.

Elle a aussitôt vu les taches de sang qui rougissaient les draps et les habits.

Et l’agitation immédiate et intense autour du garçon a confirmé son impression de gravité extrême.

Noémie, une collègue de Ludovic, les rejoint rapidement, suivie de l’interne de réanimation et de son chef.

—  Plaie thoracique par balle, explique Ludovic.

—  Quel âge ?

—  Quatorze ans.

Ils ont tout tenté.

Les deux voies périphériques qui débitent des solutés de remplissage, la voie centrale qui diffuse les amines vasoconstrictives pour maintenir le tonus artériel, la ventilation mécanique qui lui permet de respirer par le tuyau de la sonde d’intubation.

Nafissa ne sait pas les procédures ni les manœuvres de réanimation à suivre. Mais elle voit bien les situations où personne ne baisse les bras, où l’on se donne du mal, où l’on cherche un moyen d’être plus rapide, plus habiles et plus malin que la mort.

Ils ont tout donné.

Le cœur du jeune garçon s’arrête et ne veut pas repartir.

—  On le perd, répète Ludovic.

—  Tu en es à combien d’Adré ?

—  10 mg

Ils massent le cœur chacun leur tour, gestes répétitifs d’hommes et de femmes pliés, les bras tendus, dans un automatisme rigide et visiblement inefficace.

Nafissa ne peut pas bouger, immobilisée par la scène terrible qui se joue sous ses yeux.

Les médecins insistent.

Même trop, à en juger par les paroles du second réanimateur, celui qui intervient un peu plus tard, ce qui lui permet d’apprécier la situation avec le recul nécessaire et d’être moins impacté émotionnellement.

—  Peut-être que le moment est venu de cesser l’escalade ?

Paroles qui restent en suspension, non audibles par le groupe affairé autour du jeune homme.

—  Thoracotomie et massage cardiaque interne ! annonce Ludo.

—  Le chir thoracique est arrivé ? demande Noémie.

—  Il ne va pas tarder, lui répond-on.

Du sang est amené directement de la réserve urgente.

Les sonneries des scopes résonnent dans la pièce et dans le couloir, alarmes stridentes qui rappellent sans cesse l’état d’urgence, la gravité de la situation et le stress qui s’intensifie, en décalage total avec les flics qui observent la scène, en retrait et septiques.

—  Pourquoi ils se donnent tant de mal ?

—  Voilà où va le fric de la Sécu…

Ils font référence à la couleur de la peau du garçon.

Noire ébène.

—  Putain, Brahim, qu’est-ce qu’il branle Bertier ? hurle Ludo. Y a que le bloc qui pourra le sauver !

—  Je… Je… Il arrive ! répond Brahim sans rien en savoir.

Brahim est l’interne de Chirurgie.

Nafissa le trouve mignon. Mais là, le pauvre interne se débat, complètement paumé, et essaie de comprendre la situation pour pouvoir faire le point avec le Dr Jerôme Bertier, son chef.

Un autre médecin des urgences vient jeter un œil au déchoc avec mauvaise humeur. Gilles.

—  C’est trop long, il faut qu’ils reviennent… marmonne-t-il pour lui-même.

Nafissa sait qu’il est en colère. En colère de se retrouver à gérer la fin de nuit seul pendant que ses collègues s’éclatent sur une réanimation. Il n’a pas mauvais fond. Il n’a rien contre le jeune mourant. Il en veut à Ludo qui ne baisse jamais les bras. Il en veut à toutes ces personnes qui se pressent aux urgences toute la nuit sans notion de civisme, de respect, ni de la moindre politesse, ces personnes qu’il faut servir parce que les urgences sont un service public. Ne tirez pas sur l’ambulance répète-t-il souvent.

Rien à voir avec les commentaires des policiers.

Des frissons sur la peau, elle entend malgré elle, les paroles sinistres :

—  Ils feraient mieux de garder leurs forces pour les autres.

—  Ça me rend malade tout ce bordel pour cette petite frappe.

Cette petite frappe, comme ils disent, Nafissa la connaît. Pas directement. Le jeune garçon est le petit frère de son amie Samira. Un garçon gentil et souriant. Sûr qu’il commençait à trainer le soir et qu’il trempait certainement dans des histoires. Mais de là à prendre une balle. Nafissa sait que les jeunes changent rapidement à quatorze ans, que leur sortie de l’enfance est brutale et inattendue, que les trajectoires sont parfois radicales. Mais elle ne parvient pas à l’imaginer dans une situation où une balle est tirée.

—  Tu crois qu’ils en feraient autant pour un petit blanc ? ricane encore un policier.

Pourquoi sont-ils aussi odieux ?

Nafissa a envie de les pousser dehors, ils n’ont rien à faire là.

Mais elle est clouée au sol, fascinée par Ludo qui vient de plonger les mains dans la poitrine du garçon après avoir ouvert le thorax et qui masse directement le cœur.

Nafissa sait qu’elle veut devenir infirmière. Depuis toute petite. Elle n’a pas pu commencer ses études, les conditions familiales ne l’ont pas rendu possible. Mais elle s’est battue pour ce poste d’ASH et elle l’a obtenu. Elle sait qu’avec du courage et de la persévérance, elle gravira les échelons. Aide-soignante puis infirmière. Elle le sait.

—  Ils font tout ça pour pas se retrouver avec une émeute, continuent les flics à côté d’elle.

Nafissa les trouve bien fanfarons, peut-être secrètement satisfait qu’il ne s’agisse pas, pour une fois, d’une bavure policière.

Une femme a rejoint les flics et en rajoute dans les commentaires xénophobes.

—  Bon, c’est quoi ce bordel ! annonce soudain une voix forte.

Monsieur le Docteur Jacques Bertier. Chirurgien thoracique. Grande gueule qui se la pète. Connard.

Tout le monde s’écarte.

—  Qu’est-ce que vous foutez ? s’insurge le chirurgien en s’apercevant que Ludovic masse le cœur directement. Vous vous croyez à Chicago ? Arrêtez-moi ça. Je n’opère pas des morts.

—  Il a quatorze ans, s’indigne Ludo. Il faut se battre !

—  Arrêtez vos discours martiaux. Personne ne se bat ici. À part lui, peut-être ! ajoute-t-il en indiquant le jeune garçon d’un geste dédaigneux.

—  Ça vaut le coup d’essayer, appuie le Chef de Réa. Le drain thoracique donne, l’aorte est touchée, il peut tenter une prothèse.

—  Ça vaut le coup de rien du tout. Qu’est-ce qu’il foutait dehors à cette heure ? Où sont ses parents ? Pas question que je me fasse chier pour un petit con qui fout le bordel la nuit dans les cités.

Les flic applaudissent.

Ludo interpelle alors Marine, l’infirmière :

—  Marine, tu peux noter les propos du Dr Bertier sur le dossier s’il te plait : refus d’intervention sur un jeune garçon d’origine africaine au motif clairement xénophobe qu’il n’a pas à trainer dehors la nuit. Fin de la réanimation 6h15. Mort par non-assistance médicale.

Et Ludo se relève, pose la main sur le mur en y laissant une trace rouge, balance ses gants et quitte le déchoc.

Nafissa ressent une pointe de fierté et d’admiration pour cet homme qui se rebelle.

Chacun se regarde pendant une seconde.

Alors que les alarmes des scopes hurlent.

Noémie est la première a réagir :

—  Ludo, fais pas le con, le supplie-t-elle en plongeant les mains dans la poitrine du garçon pour reprendre le massage.

—  T’es content de toi ? jette le Chef Réa au chirurgien.

Bertier, fou de rage, gueule de le descendre au bloc, que ça ne changera rien, que c’est n’importe quoi, et depuis quand c’était les urgentistes qui commandaient ?

Alors le jeune garçon est parti.

Aussitôt.

En vrac.

Et le silence est tombé.

Sec.

Violent.

Brutal.

Les curieux se sont éparpillés.

Les activités habituelles des urgences ont repris.

Comme si de rien n’était.

Seule Nafissa est restée face aux traces du drame.

Les yeux écarquillés.

En état de choc.

Sidérée.

Incapable du moindre geste.

—  Tu commences à ranger ? Je te rejoins dans une minute, lui glisse alors Marine.

Et la voix douce de l’infirmière semble dégeler ses membres, comme une chaleur paisible qui recircule dans son corps.

—  OK, répond Nafissa.

Et elle entre dans le box de déchoc, enfin en mouvement.

Le sentiment de malaise s’estompe.

Nafissa ramasse ce qui traîne, range les poubelles, nettoie le sol minutieusement, heureuse de se retrouver en action. Marine vient remettre la salle en ordre, rééquipe les tiroirs en médicaments et matériel.

Vingt minutes plus tard, le box ne présente plus aucune trace du passage du jeune garçon. Quand Noémie remonte dans le service, la mine défaite, c’est pour annoncer que le garçon n’a pas survécu à ses blessures.

Un voile sombre semble soudain opacifier l’air tout autour d’eux. Comme un drap qui tombe. Comme un hoquet.

Nafissa fixe Noémie.

Elle en est certaine maintenant, elle sera infirmière.

La rivière des sombres pensées, chapitre 5

Aurélie déboule dans la rue et, à travers la rivière de larme qui lui brouille la vue, le cœur battant, la nausée vissée au creux du ventre et un lac de bile acide cuisant au fond de la gorge, cherche Quieterie.

Elle est bien là.

Mais la stagiaire n’est pas seule.

Elle enlace un homme et échange avec lui un baiser fougueux.

Aurélie se fige, foudroyée.

Elle souhaite fuir, mais ses pieds restent vissés au sol.

L’homme que Quieterie embrasse si passionnément n’est autre que Roland, le coordinateur d’écriture, le numéro trois de la série.

Paralysée comme une idiote qui se retient de vomir, Aurélie lutte contre elle-même pour s’arracher à cette situation stupide.

Elle est cette petite fille qui se précipite, ardente et si vulnérable, vers les adultes à la recherche d’une consolation et qui est fauchée brutalement dans son élan, piégée par sa propre candeur.

La rage remplace la stupéfaction.

Et quand elle parvient à s’arracher enfin à sa pesanteur, c’est pour apercevoir le regard de Quieterie. Coup d’œil volcanique et étincelant.

—        Aurélie !

C’est Roland qui la rejoint au pas de course.

—        Viens boire un café avec nous !

Le ton amical et chaleureux du coordinateur la retient.

Elle scrute son visage avec méfiance. Pas d’hostilité. Ses traits sont souriants et bienveillants, ses bras ouverts en une posture accueillante.

Aurélie capitule. Elle a besoin d’un remontant. Ils rejoignent Quieterie et se dirigent vers le bistrot.

—        Un café, commande Roland.

—        Pareil, dit Quieterie.

—        Un whisky, sans glace, demande Aurélie.

Roland la considère d’un air surpris. Tellement pas son genre.

Une moue inquiète remplace le sourire de Quieterie.

Ses yeux — deux diamants incandescents — l’interrogent. Ça s’est mal passé ? Raconte !

Elle ne peut pas, pas devant l’ami d’Émeric.

Elle avale son verre de whisky d’un trait.

L’alcool efface le gout de l’autre et réchauffe le fond de son ventre.

Elle soupire.

—        Comment va Émeric ? parvient-elle à articuler sans vomir.

—        Il est enfermé dans son bureau depuis la fin de la séance d’écriture de ce matin.

—        Il faut que je lui parle.

—        Ce n’est pas le moment.

—        C’est vraiment très important.

Roland pose sa main sur la sienne.

Marque un temps d’hésitation.

—        La série est foutue, finit-il par lâcher avec toute la peine du monde.

D’un bond, Aurélie se lève et traverse la rue au pas de course.

—        N’y vas pas ! entend-elle juste avant de s’engouffrer dans l’immeuble.

Elle appuie cent fois sur la commande de l’ascenseur — réalisant parfaitement l’inutilité des son geste— jusqu’à ce que les portes s’ouvrent enfin. Puis presse longuement sur le bouton indiquant le 16è étage, celui du bureau d’Émeric.

—        Hé ! Attends !

Avec un cri, et faisant preuve d’une grande souplesse, Quieterie parvient à s’immiscer dans la cabine juste avant le départ. Son visage est rouge et sa poitrine se tend, essoufflée d’avoir couru pour la rattraper.

Et sans pouvoir se retenir davantage, dans un élan puissant, les deux femmes se retrouvent unies, lèvres liées, mains nouées, ventres serrés, bassin collés, cheveux mêlés, larmes partagées, corps déjà inséparables.

C’est le spectacle que découvrent les collaborateurs du 16è étage, surpris, amusés, choqués ou émus, selon chacun.

Aurélie reprend ses esprits la première et, chancelante, sans avoir bien compris ce qui vient de se produire, traverse le hall vers le bureau d’Émeric.

Mais les nouvelles vont vite et l’assistante du 16è barre le passage à la scénariste.

—        Vous n’êtes plus autorisée à entrer !

Aurélie ne tient pas compte de l’avertissement et la bouscule violemment.

—        Va dire à TGV d’aller se faire foutre.

Et comme deux types de la sécurité font leur apparition, elle s’élance en direction du bureau de son ami Émeric. Et la stupeur la frappe. Au moment où les deux malabars vont la ceinturer. Alors qu’elle a juste ouvert la porte et que des menaces retentissent de toute part. Elle aperçoit la tête du showrunneur gisant sur le bureau au milieu d’une flaque de sang ainsi que la gerbe rouge qui a éclaboussé le mur derrière lui.

Elle tombe.

Les deux musclés sur elle.

Et tous ceux qui courent derrière.

—        Pourquoi il a fait ça ? murmure Aurélie incrédule, la voix brisée, après quinze minutes d’absence mutique, assise contre un mur, les bras noués autour des genoux, le visage enfoui, insensible aux allées et venues des pompiers et à l’agitation due à l’intervention de la police.

Quieterie est blottie contre elle, silencieuse.

Aurélie, effondrée, fragile, écrabouillée, raconte alors à cette petite femme qu’elle connaît à peine mais dont elle se sent déjà si intime, l’entrevue avec GVG, la brutalité dont il avait fait preuve avec elle, la violence de son comportement, ses paroles méprisantes vers Émeric, le cynisme et le machiavélisme de ses projets.

Émeric était-il au courant ?

—        Roland ? souffle-t-elle.

—        Je m’en fout de Roland, répond Quieterie.

—        Il savait, tu crois ?

La stagiaire ne répond pas.

Il savait.

Quieterie pose sa tête contre la sienne.

—        Il t’a dit quelque chose ?

—        Non.

Et elle passe son bras autour des épaules d’Aurélie.

—        Viens, on s’en va.

Le vent se lève

Le vent se lève.

Marine marche d’un pas soutenu, insensible au froid.

Insensible aux arbres autour d’elle.

Insensible aux feuilles mortes qui encombrent le chemin.

Perdue dans ses pensées, préoccupée, tourmentée.

Une affaire qui se complique et qui est en train de mal tourner.

Ce n’est pas son habitude.

D’ordinaire, elle y voit clair.

Il lui manque un élément.

Et elle se bute à un obstacle invisible.

Le vent forcit en brusques bourrasques et les branches nues des arbres s’agitent au-dessus d’elle.

Le vent.

Marine s’immobilise.

Elle se rappelle que, petite fille, elle parlait aux arbres. Qui lui répondaient par le chuchotement du vent dans les feuilles. Elle écoutait alors les paroles soufflées et y trouvait toujours un éclaircissement.

Elle se laisse tomber sur une souche et contemple le mouvement ample des ramures.

—      J’ai besoin d’un coup de main, murmure-t-elle.

Le ciel est bas et gris.

Il va pleuvoir.

—      Comment je me sors de là ?

Elle ferme les yeux.

Et elle écoute.

Elle perçoit la tension qui secoue son corps.

Elle inspire lentement.

Parvient presque à se détendre.

Apaisée par la tempête.

L’aboiement d’un chien tout proche la tire brutalement de sa torpeur.

Marine se lève précipitamment et manque de tomber.

Le cœur battant, la respiration courte, la vue brouillée.

La peur.

Elle avait oublié la peur.

Qui ouvre grand son manteau, tel un rideau de scène, et dévoile tout, sans prévenir.

Elle était juste une enfant de 7 ans.

Ratatinée, pétrifiée, tétanisée, prostrée.

Il y avait cet homme derrière elle.

Le vieux

Son haleine chargée.

Sa main sur sa nuque.

Sa bouche contre elle.

Son sexe en elle.

L’index sur les lèvres.

—      Chut, c’est notre secret.

Marine fait un pas, se tient la poitrine et vomit.

Et elle retrouve sa lucidité.

Le vieux a réveillé ses fantômes.

L’obstacle invisible.

La peur ensevelie sous les années.

C’est ce putain d’avocat qui lui file les jetons.

Avec son allure inaccessible et méprisante, son visage fermé.

Il lui rappelle le vieux.

Marine vomit une nouvelle fois.

Le poids des Démons.

Le vent se fait soudain plus fort et le sifflement strident des branches la réveille. Puissant antidote.

Elle crie.

Sa haine, sa rage, sa hargne.

Sa peur.

Sa colère.

Elle est folle de violence, fièvre frénétique qui la fait convulser.

La colère qui l’aveugle, la peur qui la fait regarder ailleurs.

Mais c’est bien qu’il faut regarder.

Marine lève les yeux vers les arbres qui remuent, là-haut.

Merci.

Elle rejoint sa voiture.

Se rend chez l’avocat.

Fondateur d’un grand cabinet.

Ancien ministre.

Conférencier à la Faculté de Droit et à Science Po.

Une pointure.

Fumier.

Elle franchit la porte.

Elle, la petite flic de rien, vient siffler la fin de la partie.

—      Vous êtes en état d’arrestation, articule-t-elle d’une voix tranchée, droite, face à son bureau.

L’autre se marre.

—      Rappelez-moi votre nom, déjà ?

—      Capitaine Marine Blanc.

—      Écoutez-moi, Mademoiselle Marine Blanc-Bec, rentrez chez vous et tout ira pour le mieux.

—      Vous êtes en état d’arrestation, répète Marine. Pour violence en bande organisée sur personnes homosexuelles et transgenres.

—      Sortez ! ordonne l’avocat qui se dresse et indique la porte de sa main tendue.

Il repousse son fauteuil et s’approche d’elle.

Ses yeux, lacs noirs terrifiants, déjections de venin torpide, tentent de l’anéantir.

La femme du haut de ses 38 ans, qui se tient debout, qui fait face, qui réconforte la petite fille de 7 ans, terrifiée, souillée, humiliée, écrabouillée.

Plus jamais

Plus jamais ça

Le regard déterminé, qu’elle veut froid et insensible, la posture tendue et ferme, la détermination farouche.

Mais elle le sait.

Elle le sent

En équilibre au bord de la falaise, bousculée par un vent violent, des pierres se détachant sous les pieds, la silhouette vacillante, Marine ne va pas tenir longtemps.

Trois policiers entrent à ce moment dans le bureau.

L’un d’eux, en civil, annonce d’une voix forte :

—      Tu avais raison Marine, c’est bien lui sur les photos. Et les empreintes correspondent, le labo est formel.

Marine recule de quelques pas et reprend son souffle.

Les mains qui lui serraient la gorge se détendent d’un coup.

Il était moins une.

Une bourrasque vient fouetter la vitre de la porte-fenêtre.

Il pleut.

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La rivière des sombres pensées, chapitre 4

— Madame Vintelli ?

Aurélie se retourne, passablement hérissée d’être interpellée même en sortant des toilettes.

Une jeune femme brune, vingt-cinq ans environ, plutôt petite, habillée cool basquets, jean et tee-shirt, se tient derrière elle, pas très à l’aise.

—        Je vous dérange ? demande la jeune femme.

—        Je… Oui… Non, répond Aurélie mal à l’aise à son tour.

—        Je suis Quieterie, une nouvelle stagiaire. Je suis arrivée hier. J’ai été très impressionnée par votre intervention ce matin. J’ai le pressentiment qu’Émeric aussi. Vous avez permis à chaque équipe de redémarrer. Bravo.

—        Merci à vous Quieterie. Mais c’est mon job.

—        J’espère un jour être à votre niveau.

Aurélie ne sait pas quoi répondre.

Il ne lui reste que quelques minutes pour boire un café.

—        Il n’y a pas de raison. Il faut que je vous laisse. À un de ces jours.

Quieterie s’efface pour la laisser passer et file aux toilettes.

Aurélie s’appuie sur le bar, commande un café et tourne la petite cuillère en regardant la mousse claire se dissoudre dans le liquide brun.

Elle a sommeil.

La vision de sa fille qui avance les bras tendus en pleurant, terrifiée par la disparition de sa mère dans les eaux déchainées, lui traverse l’esprit en même temps qu’elle observe les tourbillons de café.

Comment est-il possible de rêver de scènes aussi horribles.

Elle avale le café et se brule la bouche.

—        Merde ! marmonne-t-elle.

Elle est préoccupée par la réunion qui l’attend.

A envie d’une cigarette.

Et comme Quieterie repasse devant elle, elle l’attrape par l’épaule.

—        Vous fumez, Quieterie ?

—        Euh, oui. Vous voulez une cigarette ?

—        Avec plaisir.

Les deux femmes sortent dans la rue.

Le temps est resté couvert, mais il ne pleut plus.

Elles fument un moment en silence et Aurélie sent bien que la stagiaire ne la quitte pas du regard.

—        Je…, se lance la jeune fille.

—        Oui ?

—        Quand Émeric a émis l’idée que votre proposition sentait le vécu, que voulait-il dire exactement ?

Elle ne sait pas si elle a envie de parler de tout ça maintenant. Pourtant, quelque chose dans le comportement de Quieterie — de curiosité, mais aussi  de la délicatesse et de la finesse, rien de malsain, plutôt de l’empathie ou un truc dans le genre, elle n’a pas trop le courage de chercher —, quelque chose la pousse à se dévoiler.

—        J’ai rêvé cette nuit que je marchais avec mes filles sur un chemin glissant qui longeait une rivière en crue et qu’une de mes filles tombait à l’eau.

—        Oh, dit Quieterie en portant une main à sa bouche.

—        J’ai sauté à l’eau pour l’empêcher de se noyer, mais ma seconde fille, terrorisée, persuadée que je l’abandonnais est tombée dans la rivière à son tour. Et dans mon rêve, je ne sais pas laquelle sauver.

La jeune stagiaire ne dit rien. Mais une lueur douce dans son regard incite Aurélie à poursuivre.

—        J’ai repensé ce matin dans l’ascenseur à une scène qu’on m’a racontée. Lorsque j’avais trois ans, je jouais à l’arrière du voilier de mon père pendant qu’il bricolait. Il avait bu. Je suis tombé à l’eau en tentant de rattraper ma poupée et un jeune équipier en retard pour une régate m’a repêché. Un miracle qu’il soit passé par là à ce moment précis.

—        C’est incroyable !

Quieterie la dévore des yeux.

—        Votre père a dû se morfondre d’inquiétude.

—        Il a disparu en mer le lendemain.

—        Vous pensez qu’il…

—        On ne sait jamais rien avec mon père. Il est capable de tout.

—        Et vous ?

Aurélie lâche un petit rire gêné.

—        Moi ? Je fais des cauchemars quasiment toutes les nuits…

—        Qu’est-ce que je peux faire pour vous ?

—        M’offrir une autre cigarette.

Quieterie lui tend son paquet.

—        On peut marcher un peu si cela vous fait plaisir, propose-t-elle alors.

Marcher ? Pourquoi pas !

—        J’ai une réunion avec le patron.

—        Peut-être que vous n’êtes pas en état.

Aurélie sourit.

Qui est-elle, cette petite minette, pour savoir si je suis en état ou pas ?

—        Vous pensez que mon état a une quelconque importance pour le patron ?

—        Je ne sais pas. Ce que je sens, c’est que si vous allez le rencontrer maintenant, il va sentir votre extrême situation de fragilité et qu’il va en profiter. Pas forcément pour votre bien.

Aurélie écrase sa cigarette en silence.

Puis, plus pour elle-même, elle murmure :

—        On ne fait pas toujours ce qu’on a envie.

Et plus fort, à l’attention de Quieterie :

—        Pour la balade, avec plaisir. Un peu plus tard.

—        Je vous attends ici, je ne bouge pas, promet la jeune femme.

Aurélie se penche alors sur Quieterie, elle serait bien incapable d’expliquer pourquoi, les hormones certainement, et l’embrasse.

Puis traverse la rue, entre dans l’immeuble et appuie sur le bouton 17 de l’ascenseur.

L’étage du patron de la société de production Les Jours d’Après est somptueusement décoré. On sent la puissance de celui qui a réussi, la fierté de celui qui a hissé sa société parmi les plus prestigieuses.

La secrétaire introduit aussitôt Aurélie dans le bureau de Guillaume Vuarnet-Guichard, surnommé GVG dans le petit monde de la production, ou TGV, selon qu’on admire la trajectoire fulgurante de son succès.

Introduit est l’expression appropriée à la situation ubuesque qui suit le moment où la scénariste en chef d’Émeric franchit la porte.

Direct, rapide et pressé comme le train qui fait l’orgueil de la France, GVG accueille Aurélie et lui entoure l’épaule avec son bras

—        Je tiens à vous féliciter Aurélie !

—        Merci.

—        Vous avez sauvé la série !

—        N’exagérons pas.

—        Vous êtes modeste, cela est tout à votre honneur. Mais vous avez remarqué comme moi dans quel état de fatigue et d’usure se trouve Émeric depuis quelques temps !

Aurélie ne répond pas.

Vuarnet-Guichard passe à l’attaque :

—        Il ne va pas tenir jusqu’à la fin de la saison. Je souhaite que le remplaciez.

—        Mais c’est impossible, c’est sa série, c’est son texte, son bébé.

—        Rien n’est impossible ma chérie. Il va tout faire capoter avec son délire de fin titanesque. On s’en branle de ses obsessions. Il faut finir, c’est tout.

Il passe son doigt sur la joue d’Aurélie, le regard soudain lubrique.

—        La série ne lui appartient pas. Elle appartient à la société. C’est-à-dire qu’elle m’appartient. J’en fais ce que je veux, je la confie à qui je veux, vous voyez ce que je veux dire ?

—        Je…

À ce moment, GVG, se plante devant elle, les deux mains posées sur le bas de son dos.

—        Ne soyez pas timide, vous n’avez qu’un mot à dire.

Et il plaque son bassin contre elle.

Elle perçoit aussitôt l’érection de son patron, l’excitation de celui trop habitué à ce que rien ni personne ne résiste. Elle sent les doigts descendre sur ses fesses, la respiration rauque la souiller, les lèvres sales sur les siennes.

Elle n’a que le temps de gifler durement Vuarnet-Guichard. Celui-ci, éberlué, ouvre de grands yeux surpris, mais son visage se referme immédiatement, vibrant de colère.

—        Viens ici ! ordonne-t-il. Je vais te baiser et tu prendras la direction de la série.

—        Jamais je ne trahirais Émeric.

—        Tu n’es qu’une imbécile sans cervelle.

—        Vous n’êtes qu’un mufle odieux.

—        Allez, ça suffit, dégage !

Et Aurélie se retrouve dans l’ascenseur, la mine défaite, des torrents de larmes dévalant ses joues en coulées sombres de maquillage, la bouche râpeuse, priant pour que Quieterie soit encore dans la rue à l’attendre.

la rivière des sombres pensées, chapitre 3

—        Ah, Aurélie, tu es là !

Émeric, le regarde vide, les traits défaits, vautré sur son fauteuil en cuir vide sa tasse de café.

Tout le monde est là.

La tension est palpable.

—        Reprends où on en était, s’il te plait, poursuit Émeric.

Aurélie reste debout. Elle pose les deux mains sur la grande table ovale, doigts bien écartés, inspire, le regard concentré sur le tas de feuille noircies qui encombrent le centre du plateau et sourit.

Dans un discours concis, elle résume les idées générales du scénario de la série en cours. Les personnages, les crises, les enjeux. Elle énonce ensuite les différents points de blocage, les propositions, les idées qui avaient été évoquées.

Elle rappelle les règles. Écouter, écrire, attendre son tour. Et surtout, aucun commentaire.

Émeric allume une cigarette.

Personne ne pense à lui reprocher son geste.

Aurélie sait qu’il a tout donné à cette série. Septième et ultime saison. Derniers épisodes. Il veut que la fin éclate en une apothéose magnifique dont le monde entier se souviendra pendant des décennies.

OK.

Mais rien ne lui convient.

Aucune idée n’est assez pittoresque, originale ni digne d’une fin.

Rien est assez bon.

Émeric, showrunner de génie, épuisé, vidé, squelette amaigri, ombre de lui-même, consumé par l’excitation et la tension, dévoré par le succès, transformé en dictateur impitoyable, paralyse son équipe par sa déchéance et par son effondrement.

Il est temps que tout ça finisse.

L’envie — qui a dynamité les codes du genre en France, soulevé des montagnes, dressé des armées, suscité tant d’énergie et d’épisodes fabuleux —, l’envie n’y est plus.

Aurélie détaille chaque acteur de cette fabuleuse machine à écrire aujourd’hui en panne.

Émeric, le commandant, à un bout de la table, dirige l’écriture d’une poigne de fer, Aurélie, sa précieuse assistante, à ses côtés. À gauche, les assistants de production, silencieux. À droite, le coordinateur d’écriture. Suivent les auteurs d’épisodes, les dialoguistes, les auteurs junior qui rédigent les scènes et les stagiaires. En tout vingt-six personnes au service du scénario.

Vingt six personnes embourbées dans le marais d’une situation crispée d’où ils ne parviennent pas à s’extraire.

Roland, le coordinateur, celui qui a tout noté, chaque mot depuis huit longues années, la mémoire de la série demande la parole.

Émeric fait un geste du menton.

—        Notre héros, le Capitaine de Police Delisse, après l’erreur qu’il a commise se retrouve donc mis à pied par sa hiérarchie, lâché par ses collègues qui ne supporte plus sa morve, sa violence et son sale caractère, rejeté par tous, vomi par sa famille, au plus bas physiquement, au bord du gouffre. Il ne vit plus que la nuit, refusant de sortir le jour.

S’adressant à l’équipe, il poursuit :

—        On le remonte ou on le coule ?

Certains y verront un cliché un peu éculé.

D’autres devinent Émeric lui-même derrière l’image du vieux flic aculé.

Aurélie, elle — c’est décidément la journée des visions — y décèle des traits paternels. Son père, lui-même Commandant à la Brigade des Mœurs, pris en train de dealer la drogue qu’il avait saisit la nuit même, son père déchu, viré de la Police comme un paria, son père ivre qui ne sort plus de chez lui sauf pour aller bricoler sur son bateau. Jusqu’à la noyade ratée de sa fille. Jusqu’à sa disparition en mer en lendemain.  

Aurélie poursuit alors, comme se parlant à elle-même :

—        Delisse décide de se rendre au port pour rencontrer un vieux copain, probablement la dernière personne à qui il peut encore parler. Ils boivent un verre. Delisse va ensuite se balader vers les bateaux, s’avance sur un ponton passablement ivre. Arrivé à la hauteur d’un voilier vieillot, il regarde une petite fille qui joue seule dans le carré arrière. Elle brandit sa poupée par-dessus bord et se fait peur en faisant semblant de la lâcher. La poupée tombe par maladresse et la gamine, affolée, se penche pour tenter de la rattraper. Elle se penche tellement qu’elle tombe à la mer à son tour. Elle se débat mais coule inexorablement. Delisse n’a que le temps de la repêcher par le bras et la remonte sur le ponton, trempée et hurlante. Il croise alors le regard du père de la fillette qui se précipité, terrorisé, sa détresse gravée sur les traits, la quasi-folie au fond de ses yeux. Le père le remercie mille fois, prend sa fille dans ses bras, lui abandonne le voilier et s’éclipse, l’assurant ne jamais pouvoir s’approcher à nouveau de la mer. Delisse va apprivoiser le bateau, apprendre à le manœuvrer et à le sortir par tous les temps — l’occasion de magnifiques images de tempête. Il va ainsi se confronter au plus noir de lui-même et va comprendre sa véritable erreur.  

Silence dans la salle.

L’émotion qui transparait dans la voix d’Aurélie bouleverse l’assemblée.

—        Ça sent le vécu ton truc, non ? lâche Émeric.

Il déplie sa grande carcasse, fait le tour de la table, se perd dans la contemplation de la pluie qui tambourine contre la vitre.

Puis il se retourne et dit :

—        OK, ça peut marcher, on rebondit sur le coup du voilier et on termine en beauté.

Aussitôt, toute l’équipe se remet en branle, excitée et fébrile, comme si elle attendait le coup de sifflet du chef depuis trop longtemps, les idées fusent et le coordinateur sourit.

—        Vous allez l’avoir votre fin en feu d’artifice, je vous le garantis !

La rivière des sombres pensées : épisode 2

D’aussi loin qu’elle se souvienne, Aurélie a toujours ressenti une certaine appréhension pour l’eau.

Mais ce matin, le sentiment qui l’anime est plutôt de l’agacement. Une pluie diluvienne et discontinue s’abat sur le pare-brise de son véhicule. La visibilité est réduite, tout comme la vitesse sur la voie rapide. Ni le balai vigoureux des essuie-glaces ni la climatisation ne réussissent à venir à bout des trombes d’eau et de la buée qui envahissent les vitres.

Bien entendu, Aurélie est en retard.

Mal remise de sa mauvaise nuit, la fatigue lui serrant les tempes et la nuque, peu efficace pour réveiller ses filles, les aider à s’habiller, préparer les petits déjeuners et les affaires de la journée, trempée une première fois pour rejoindre la voiture, puis une seconde en poireautant devant la porte de l’école primaire fermée depuis cinq minutes, la main crispée sur la sonnette, regard exaspéré du directeur — entrez les filles, allez, dépêchez-vous —, elle subit maintenant les assauts de la pluie et les lenteurs de la circulation.

Elle ne supporte pas les plaintes du monde à la radio et éteint.

Seuls les couinements des essuie-glaces rythment le silence de l’habitacle.

Elle repense aux paroles de sa fille Héloïse, ce matin, la bouche pleine de céréales.

—        J’ai rêvé cette nuit qu’on allait chez Tonton Pierrot et qu’on croisait la méchante de la Petite Sirène, tu sais, celle qui lui vole sa voix. Elle tombait de ma bouche. Et il y avait aussi Clara. Elle lisait un livre blanc marqué de lettres noires U L I A. C’était un livre sur les muets.

Aurélie avait écouté distraitement le bavardage d’Héloïse, davantage préoccupée par la gestion et l’organisation du temps.

Le rêve de sa fille lui revient — allez savoir pourquoi maintenant. Entre les gerbes d’eau soulevées par les voitures, les halos rouges des freins, la lumière grise qui peine à éclairer la double voie, le lien entre la voleuse de voix, la chute de la bouche et le livre traitant des muets lui apparait comme une évidence.

Les rêves.

Le langage des rêves.

Elle sourit, attendrie une nouvelle fois par ses filles. Puis son sourire disparait, remplacé par les regrets, honteuse de ne pas leur consacrer plus de temps, sans cesse assaillie par le quotidien, fatiguée, de mauvaise humeur, incapable de dégager un moment à passer avec elles.

Les premiers contreforts sombres de la ville se dressent dans la grisaille et la coupent dans ses ruminations.

Son bureau n’est plus loin maintenant, la prochaine sortie, 100 mètres sur la gauche, parking souterrain, enfin à l’abri du déluge, trouver une place, laisser la voiture dégoulinante.

Les Jours d’Après Production

Ascenseur, 13e étage.

Pas peur de la superstition dans cette boite, pense-t-elle à chaque fois.

Et dans cette cabine transparente, travelling vertical rapide, capsule qui quitte la terre et la boue pour atteindre les étoiles, une vision la traverse. Le bateau de son père, un voilier vieillissant de 15 mètres, amarré à son emplacement dans le port de Fécamp. Et elle, petite fille de 3 ans à peine, jouant avec ses poupées dans le carré arrière. Que se passe-t-il exactement ? Une poupée bascule-t-elle à l’eau ? Elle n’a que les suppositions et les interrogations désolées de son père, occupé à régler les retours de drisse sur le pont avant. Aurélie tombe à l’eau, se débat et coule secrètement.

Elle ne doit sa survie qu’au passage d’une jeune régatier qui, sans réfléchir, se précipite, s’allonge, plonge le bras dans l’eau pour la saisir et la repêcher, la relève et la remet sur pied, rincée, les yeux débordant d’effroi et d’incompréhension. Et puis son père qui saute sur le ponton, blême, tremblant, la serrant contre lui, oubliant d’en remercier le jeune garçon.

La discrète sonnerie annonce l’arrivée au 13e étage.

Aurélie sort de l’ascenseur et, sans un regard vers l’immense affiche du dernier film qui trône dans le hall et fait la fierté de la société de production, emprunte un couloir sur la droite et pousse une porte sur laquelle est inscrit SCÉNARISTES en lettres jaunes.

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