10 juin

La PROCRASTINATION

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Ça, c’est la version morale, celle qu’on a tous en tête, celle des livres, les premières phrases qui tombent quand on ouvre Google.

La procrastination est un vilain défaut dont vous trouverez mille publications, livres, bons conseils pour la dépasser, la chasser, la bannir de vos habitudes.

Au passage, vous prendrez une bonne dose de sermons et discours vertueux.

Mais.

Mais si on regardait les choses différemment ?

Si la procrastination était une bénédiction ?

Une bénédiction à observer plutôt qu’à anéantir ?

Pourquoi on procrastine ?

Parce qu’on n’a pas envie.

Pourquoi on n’a pas envie ?

Parce qu’on n’est pas motivé.

Et pourquoi on n’est pas motivé ?

Parce qu’on ne va pas dans la voie qui nous correspond.

Est-ce que vous procrastinez quand vous faites face à une activité qui vous passionne ?

Non.

Et bien voilà.

On touche au but.

Un enfant qui procrastine devant son bureau face à ses devoirs.

Ça énerve ses parents.

—        Pourquoi tu ne travailles pas ? Tu es là, tu ne fais rien.

Un enfant ne fait-il réellement rien,  « rien du tout » ?

Il rêvasse. Il écoute de la musique, il joue aux jeux vidéo, il rejoint ses amis.

Qu’est-ce qui se joue à ce moment ?

Que veut dire la musique qu’il écoute ? Les jeux auxquels il joue – quels jeux d’ailleurs, le savez-vous ? Quelles stratégies d’excellence met-il en place pour gagner ? Que veut dire son besoin d’ami ? Quels amis ? Le savez-vous au moins ?

—        Qu’est-ce que vous souhaiteriez qui persiste du déconfinement ? je demande à mes trois grands un midi.

—        Ne pas retourner en cours.

Réponse unanime, sans une seconde d’hésitation.

Les cours, c’est douloureux, c’est ennuyeux, ça ne sert à rien, on n’apprend rien, on perd notre ‘jeunesse’.

—        Qu’est-ce que vous voudriez faire ?

—        Allez voir nos copains.

—        Pourquoi ?

—        Pour rigoler.

—        Pour être bien avec eux.

—        Parce que c’est la vie.

C’est la vie.

—        Et aller en cours, c’est pas la vie ?

—        Non, c’est la mort.

Conseil de classe de mon fils de 15 ans : « ne travaille pas, aura beaucoup de mal à suivre en seconde générale ».

Il ne travaille pas.

Pas motivé.

Les profs sont surpris que nous, parents, n’ayons choisi qu’une seule orientation pour la seconde. ‘Seconde générale dans le lycée de secteur’.

Qu’est-ce qu’ils attendaient ?

Que je l’inscrive en pro parce qu’il ne travaille pas ?

C’est comme ça que vous voyez le pro ? Une voie de garage pour ceux qui ne travaillent pas ?

C’est comme ça que vous voyez mon fils ? Un garçon qui ne travaille pas et qui n’a rien à faire en voie générale ?

Je rajoute un garçon intelligent, bourré de potentiel et qui ne travaille pas et qui n’a rien à faire en voie générale ?

Pourquoi il ne travaille pas ?

Vous pensez qu’il est stupide au point de se foutre de son avenir ?

Que c’est un imbécile qui ne comprend pas qu’il travaille pour lui et pour son avenir ?

Excusez-moi, mais là, c’est vous, les profs, qui débloquez.

Pas un moment vous vous remettez en cause ?

Pas un moment vous vous imaginez que vos cours ne l’intéressent pas ?

Je ne vous demande pas de refondre le programme ni de tout changer.

Je vous demande d’ouvrir les yeux et de regarder autour de vous.

De faire remonter à votre hiérarchie qu’il y a un problème.

Quand 3 enfants intelligents — les miens en l’occurrence —ne travaillent pas, sautent des cours, n’écoutent pas en classe, se font exclure : quel est le problème ? Des parents qui n’ont aucune autorité ? Des enfants stupides et inaptes ? Des cours qui ne captivent pas les enfants ? Un programme inadapté ? Un manque de sens ? De motivation ?

Je n’ai pas la réponse.

Je réfléchis.

Je me questionne.

Je ne supporte plus la réaction de certains qui se contentent d’un ‘tes enfants manquent de cadre’, ‘ils souffriront quand ils seront adultes’, ‘ils sont inadaptés aux contraintes et à la frustration’, ‘la vie, ce n’est pas se la couler douce’.

Si on reprenait tout à l’envers ?

À mon fils de 15 ans :

—        Qu’est-ce que tu aimes faire avec tes amis ?

—        Écouter de la musique.

—        C’est toi qui choisis la musique ?

—        Le plus souvent, dans les soirées, c’est moi le DJ.

—        Génial.

À mon fils de 13 ans à qui j’ai dit, un jour, que je l’admirais d’oser dire ‘non’ à ses profs et ‘ça je ne le ferai pas’ à ses parents — remarque qui m’a attiré les foudres de mon entourage aux prétextes de paroles irresponsables et immatures — je dis aujourd’hui : tu sais ce que tu ne veux pas, à défaut de savoir ce que tu veux, mais je suis certain que ça viendra. Tu fais preuve de discernement, tu sais t’opposer à un groupe d’adultes, tu sais te positionner sans te préoccuper de ce qu’on pense de toi. Ce sont des qualités immenses de leadership.

À mon fils de 15 ans et à celui de 13 ans, vous aimez faire rire vos camarades en classe, malgré les remarques des profs, les punitions et les heures de colle. Ce sont d’immenses qualités de prise de position et de prise de parole dans un environnement qui e vous regarde pas forcément avec bienveillance, des qualités de courage face à des punitions qui ne manquent pas de tomber. Vous assumez.

—        Qu’est-ce qui te fait vibrer au fond de toi ?

Les enfants n’osent pas le dire.

Parce qui les fait vibrer ne vaut rien sur l’échelle sociale des valeurs des parents.

Se marrer entre potes, aller se balader, glander, regarder un film, jouer aux jeux vidéo.

Ça ne vaut rien.

Ce ne sont pas des motivations.

Ou des motivations justes bonnes pour ‘après avoir fini tes devoirs’.

Est-ce que sont de mauvaises motivations ?

Qu’est-ce que nous, adultes, nous leur donnons envie de faire ?

Qu’est-ce qui dans notre manière de vivre, leur donne envie ?

L’épanouissement par le travail, quand nous ne rentrons pas crevés et énervés.

Oui, OK.

Mais encore ?

La recherche de ce qu’ils pourraient bien faire.

À un déjeuner récemment, je pose la question :

—        Qu’est-ce que tu donnerais comme motivation ou comme conseil à tes enfants ?

—        Moi, on m’a laissé libre de choisir ce qui me plaisait. Jamais je ne ferais quelque chose qui ne me plait pas ou qui n’a pas de sens pour moi.

—        Oui, mais quand tu as 13 ans et que tu décides de ne faire que ce qui t’intéresse et de laisser tomber le reste alors que tu n’as aucune idée de qui tu es ni de ce que tu veux faire ?

—        Alors je ferai tout pour qu’ils aient la liberté de faire le choix de ce qu’ils veulent faire.

—        OK. Mais comment tu les motives pour tenir jusque-là ?

Surtout quand ils sont persuadés qu’ils seront morts dans 20 ans pour raisons de crise climatique…

Là est tout le problème : comment les faire tenir sur tout le tronc commun, jusqu’à ce que se dessinent les premières esquisses du métier qu’ils auront choisi ?

Comment les faire tenir entre les règles de grammaire, l’algèbre, les 3 états de l’eau, Antigone, la techno, les PMN en musique et scratch en techno ?

Je ne sais pas.

Je ne sais pas faire. Et je n’ai ni envie de les enfermer ni envie de leur taper dessus.

J’ai envie de les accompagner.

Le plus souvent, je travaille avec mon fils de 13 ans. Sa première réaction : « je ne comprends rien ». Mais ce n’est pas ça. Ça le saoule tellement qu’il n’écoute pas, qu’il a du brouillard devant les yeux.

Mas dès que je prends le temps de lui raconter et de traduire les cours de maths ou les documents d’histoire, il comprend tout et résout tous les problèmes en deux secondes.

Ce qui veut dire qu’il faut lui préparer tout le travail, le lui amener tout cuit. Certains diront ‘lui mâcher le travail’.

Est-ce lui rendre service ?

Je ne sais pas.

Mais le laisser planter devant ses devoirs ne lui rend pas service non plus.

Un autre repas :

—        Vous avez un axe d’éducation pour vos enfants ?

—        Je n’y ai jamais réfléchi et toi ?

—        Moi non plus je n’y ai jamais trop réfléchi. Mais je me dis que plus qu’un cadre ou qu’une autorité, ce qui me parait essentiel, c’est d’être à leur écoute, de les regarder grandir, d’être là s’ils en ont besoin, de les accompagner sur la route de leur vie, de les aider à se découvrir, à se connaître, à se faire confiance pour trouver au fond d’eux pour quoi ils sont faits, pour expérimenter ce qu’ils ont envie de faire de leur vie et dans leur vie, être un Papa aimant et bienveillant, sur qui ils peuvent compter, qui fait de son mieux pour qu’ils ‘réussissent’ leur vie.

—        Et tu y arrives ?

—        Je suis très perturbé par mon éducation, pas le manque de force qui m’habite parfois, par le découragement de situations difficiles et pénibles, par mon hypersensibilité à laquelle j’ai envie de faire confiance, mais qui est si souvent à l’opposé des pensées mainstream. Je suis choqué par les réactions des personnes autour de moi.

Un dîner récent, lors d’une discussion à propos de ‘L’Arbre à pépins’ une école où on laisse les enfants libres de leur programme et de leur évolution, une amie me lance :

—        Tu n’aurais pas envie de créer une école ?

—        Carrément. Je n’ai aucune compétence, mais je sens qu’on marche à l’envers.

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Je repense à Ivan Illich, l’école nous fait croire que nous avons besoin de la société telle qu’elle est, lire le billet du 4 juin.

Et je suis de plus en plus d’accord avec lui.

De plus en plus d’accord.

J’ai envie de faire quelque chose.

Ne pas laisser mes enfants sans solution.

Une dernière réflexion.

Un déjeuner avec ma fille de presque 17 ans.

Je lui explique ce que je ressens :

—        Je n’ai pas envie de vous élever dans un cadre, je n’ai pas envie d’être un gendarme, de vous fliquer, de vous punir si vous ne travaillez pas… mais j’ai aussi peur de me tromper et de mal faire. Alors je suis entre les deux. Et c’est très inconfortable. Pour vous et pour moi.

Sur les conseils d’un ami, j’ai commandé un livre :

La domination adulte

De Yves Bonnardel.

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